vendredi 21 septembre 2012

Ces moments de la sous-culture qui ont fait avancer des causes – part 1

Au temps jadis, il y a 20, 30, 100 ans, il était facile de scandaliser la société avec des images qui ne provoqueraient même plus de haussement d'épaules de nos jours. De la première scène de nu (1933 si on exclut le contenu pour adulte, sans quoi ce serait dès les années 1910) au premier baiser sur grand écran (1896), ces petites anicroches dans la trame policée des balbutiements de la société de l'image ont permis, scandale après scandale, de commencer à se détacher de la prude société victorienne – dont les valeurs ont survécu à la reine éponyme jusqu'au troisième tiers du siècle écoulé. Mais le cinéma est un art, et l'art a le droit de choquer : provoquer émotions et réflexions est même ce qu'on en attend.

Des formes d'art reconnues découle la culture. Or, au sein de la Culture avec un grand cul, il y a différentes couches de sous-cultures. Elles touchent à tout, allant des séries télévisées et jeux vidéo (face au 7e art) à la science-fiction et la bande dessinée (face à la Littérature) et bien sûr la musique (Rachmaninoff et Lady Gaga ne jouant pas tout à fait dans la même catégorie). Elles sont, notamment en France et en Suisse romande (moins pointilleuse sur la langue que la première, mais tout aussi formaliste pour ce qui a trait au club très select du grand art reconnu) plutôt mal vues, rabaissées à la fange de la culture populaire. Pourtant, depuis une petite dizaine d'années, elles gagnent petit à petit leurs lettres de noblesse.

Or, si dans la grande histoire la montée en puissance de l'individualisme a peu à peu permis un changement de valeurs de la société d'en-bas vers la haute, la petite histoire a souvent précédé et provoqué la grande, permettant ainsi la généralisation de modes en matière vestimentaires autant que de schèmes de pensée. Ainsi par exemple, Jean Claude Bologne rappelle qu'un des éléments vexatoires pour le Tiers-Etat ayant participé à mettre le feu aux poudres lors des Etats généraux précédant la Révolution était la forte codification selon le statut social des tenues autorisées. La roture n'avait pas à mettre des bas de soie. Les Sans-Culottes ont signé la vengeance des porteurs de pantalons en raccourcissant quelques nobles dûment culottés, eux. Comme quoi, porter la culotte, c'est aussi perdre la tête. Et ce que Christine Bard nommait la grande renonciation masculine à la coquetterie a engendré un siècle et demi de tenue de pingouin exigée pour la gent masculine, phénomène instauré par le (plus si petit) peuple. Tout cela pour une histoire de collants refusés.

Donc, la petite histoire influence la grande comme les sous-cultures influencent la culture. L'arrivée des mass media, et en particulier, de la télévision poursuit donc une logique pluri-séculaire.

En l'an de grâce mil neuf cent soixante-sept, le premier baiser interracial fut diffusé à la télévision américaine dans Star Trek. Certes, dans la trame, les intéressés étaient ainsi manipulés par des dieux télépathes jouant aux Sims grandeur nature. Non parce qu'en vrai hein, les WASP n'allaient pas s'acoquiner avec n'importe quelle Négresse à l'époque, fût-elle une Über-bombasse. Faut pas déconner quand même.







Des fois qu'on n'aurait pas compris que non, faut surtout pas se toucher entre races génétiquement incompatibles (oh le beau pléonasme).

Mais le plus intéressant ici est naturellement tout ce que ce baiser signifiait en dehors de l'écran. Pour remettre les choses dans leur contexte, Martin Luther King a perdu tous ses points de vie en 1968, la lutte pour les droits civils battait son plein, les lois ségrégationnistes dans les bus étaient abolies depuis douze ans, mais dans les écoles, cafés, bowlings, cinémas, etc., c'était une toute autre histoire. Donc nécessairement, les producteurs, le réalisateur, la chaîne elle-même étaient plutôt tendus du slip à l'idée de montrer l'ineffable. D'ailleurs, Nichelle Nichols raconte comment son collègue William Shatner, LE Capitaine Kirk a fait l'histoire lorsque la fameuse scène a été tournée. Au départ, le baiser devait juste être suggéré, mais pris dans le moment, il a tout simplement embrassé sa partenaire, comme l'impliquait après tout le scénario, provoquant ainsi l'ire – et le dégoût – de son réalisateur – qui ne s'est pas privé pour adopter un comportement absolument infect et irrespectueux envers Dame Nichols, mais après tout, celle-ci le méritait, ayant le mauvais goût d'être à la fois affublée d'un vagin et d'un indice mélanique élevé. Shatner s'est ensuite fait un malin plaisir de massacrer toutes les prises sans baiser afin d'être sûr que cette scène soit diffusé avec le baiser bien baveux. Version cinéma. De 1967. Donc sans la langue. Ce que regrette Nichelle Nichols dans cet interview:

  


Vint donc le 22 Novembre 1968, jour de diffusion de l'épisode. La chaîne, pourtant habituée aux extravagances progressistes de Star Trek était plus tendue que le boxer du Sieur Siffredi. Préparés à une avalanche de lettres d'insultes de Rednecks à capuches pointues, ils ont attendu l'Apocalypse selon Saint-Spock. Et rien. Des courriers largement positifs, comme d'habitude. Aucun suicide en masse parmi les fidèles téléspectateurs. Aucune émeute, tuerie, incendie relevant cet épisode hautement choquant. N'empêche que c'était fait. Un homme blanc et une femme noire avaient opéré une salade de lèvres devant des millions de fans. Pire : cela impliquait qu'une femme noire était un être humain comme les autres et non une espèce d'Intouchable.

La chose était donc possible, acceptable et presque acceptée. Validée par l'effet « vu à la télé ». Certes, les couples mixtes n'ont pas de suite été facilement acceptés – et font parfois hausser quelques sourcils chez les croquantes et les croquants, j'y reviendrai dans un billet ultérieur – mais c'était déjà un pas de géant en faveur d'une mixité sociale accrue.

Néanmoins, la sublime Eva Mendes fut choisie pour donner la réplique à Will Smith dans le film Hitch afin de lui éviter une partenaire trop blanche, ce qui aurait risqué de choquer la population noire américaine susceptible d'y voir une traîtrise de la part du boy-scout de Bel-Air : solution interraciale, mais pas trop. L'étalon-mesure reste tout de même l'ultra-conservatrice Walt Disney company : Dans la Princesse et la Grenouille, outre un amas de clichés bien lourds sur la bonne petite Négresse travailleuse face aux mauvais Nègres fainéants autant que fêtards, la belle Tiana tombe amoureuse d'un jeune branleur au phénotype indéfinissable (mais quand même autrement plus sexy que Michael Jackson) pouvant passer, selon les sensibilités, aussi bien pour un Noir (Mulâtre) que pour un Blanc ou un Latino. N'empêche, le fait que la mixité devienne peu significative implique également qu'une minorité n'est plus cantonnée dans son rôle de minorité. La couleur de la peau devient alors un détail aussi pertinent que celle des yeux.

A un détail près. La population minoritaire elle-même n'est souvent pas la dernière à refuser que ses membres mêlent leurs gènes à ceux des autochtones. C'est tolérable pour les hommes, car cela infère un pouvoir économique, intellectuel ou social, bien que cette mixité soit parfois critiquée - plutôt par des femmes noires. Mais pour les femmes, cela revient souvent à soit se donner au Maître, soit vouloir vampiriser le statut social (nécessairement meilleur) et le porte-feuille (naturellement mieux garni) de l'homme blanc qui s'est naïvement fait avoir.

Je tiens néanmoins à préciser mon propos : Je ne dis pas que TOUTES les Noires hétérosexuelles doivent absolument fuir comme la peste les hommes noirs. Je ne dis pas non plus qu'un bon couple est un couple mixte. Je dis simplement que quand la mixité Noir/autre phénotype attira aussi peu l'attention qu'un couple hispano-français ou helvético-suédois au regard de la société, un grand pas aura été franchi. De tels couples existent sans pour autant que cela reste un enjeu de société, rapport au bruit et l'odeur. Après tout, un mariage entre Camerounaise et Congolais peut être aussi épique que des épousailles entre une Vaudoise noire et un Haut-Valaisan blanc.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire