mardi 25 septembre 2012

Le hype à travers les âges : l'ère du kaki

Je continue sur ma lancée de lectures en histoire des mœurs. J'ai récemment terminé Histoire de la coquetterie masculine de Jean Claude Bologne – sans tiret, coquetterie oblige, dit le bonhomme himself. Comme souvent, figurent en milieu d'ouvrage des illustrations sur papier glacé servant à souligner son propos. Et c'est à ce moment que je me suis rendue compte avec un mélange de fascination et d'horreur que certains éléments que toute personne à la pointe de la mode se doit de posséder de nos jours l'avait déjà été en des temps plus anciens. Sauf qu'à l'époque, déjà, au-delà du simple effet de mode, se cachait une signification plus profonde. Je mentionnais brièvement ce point en parlant de boucles d'oreilles, mais il en va de même pour les coupes de cheveux, les chaussures et différents types de vêtements.

Par exemple, la mode des treillis militaires si fashion dans les années 1990 et 2000 n'avait rien d'audacieux. En effet d'après Bologne, dès le 12e siècle, les hommes avaient pour habitude de singer le costume militaire à la ville comme à la cour. Ainsi le pourpoint, les braguettes et les chausses moulantes étaient déjà des répliques des vêtements que les hommes en armure portaient pour protéger leur peau des frottements du métal, du froid et des envies pressantes intempestives. Donc entre ceci


Jean de Wavrin, enluminure pour le Roman du comte d'Artois, Paris, BnF, ms français 1610, fol. 47 (1450-1460), tirée de Jean-Claude Bologne, Histoire de la coquetterie masculine, Coll. Pour l'Histoire, éd. Perrin, Paris, 2011.

ceci


cela




Ceci 





et cela




la démarche est la même. A savoir, la volonté pour l'individu lambda de se rapprocher au maximum de l'homme, le vrai: le Kratos du jeu vidéo God of War sous un masque de civilisation. Car il s'agit par pur snobisme de ressembler à un héros des champs de bataille tout en restant proprement civilisé. En gros le beurre et l'argent du beurre – enfin plutôt le paraître de l'aventurier avec la sécurité de la vie bourgeoise. L'homme asseyant sa virilité, exhibant des symboles de puissance et de pouvoir – ici plus économiques que physiques, au vu du prix de la nippe.


Il y a d'ailleurs eu un mouvement de féminisation de ce genre de vesture. De plus, l'appropriation – voire parfois la réappropriation – par les femmes de bastions vestimentaires masculins n'est pas complètement neuve, comme la conquête du pantalon puis du jean au 20e siècle ou les cheveux courts le montrent.


Fin 18e siècle, la Duchesse Georgiana incarnée au cinéma par Kiera Knightley, et dont la cravate, le chapeau et le tailleur sont aussi proche de ce qu'un homme porterait sans rougir que faire se peut. Ce costume est d'ailleurs inspiré d'un tableau de la duchesse qui portait la même tenue, mais en rouge. 



Marlene Dietrich, dandy au féminin, et scandaleuse en pantalon




Avril Lavigne à ses débuts, qui entre la cravate et le treillis s'approprie un registre vestimentaire et une gestuelle "masculins".




Et pour finir Rihanna pour une version de la tenue de camouflage plus proche des codes féminins des années 2010



Or, qu'il soit porté par une femme ou par un homme, un habit évoquant la soldatesque renvoie nécessairement à une vision guerrière et viriliste de la société. A une certaine idée du masculin ou du féminin. Certes les 40 dernières années ont vu les frontières se brouiller peu à peu, au point que les femmes en jupe attirent désormais davantage l'attention que celles en pantalon – ce alors qu'un décret bicentenaire français encore en vigueur aujourd'hui interdit sur le papier le vêtement bifide aux femmes.

J'ai beau aimer profondément la quête du vêtement parfait, depuis que ma conscience politique s'est réveillée (depuis mes 15 ans quoi), jamais ce style ne m'a parlé. Bien au contraire, j'ai toujours trouvé inquiétant que ce symbole über-patriarcal et somme toute violent soit ainsi porté aux nues. Alors oui, on en joue. Oui on peut prendre des codes et les renverser. Néanmoins cette itération de la mode civile dictée par les vêtements militaires indique à mon sens qu'une part de cette imagerie guerrière est quand même perçue au premier degré. Et depuis longtemps. Comme inscrite dans notre ADN collectif. 

Néanmoins, Jean-Claude Bologne mettait en avant que ce phénomène de militarisation du vêtement masculin civil était cyclique, souvent remplacé par une mode masculine plus proches de codes prêtés au féminin. Or, depuis une dizaine d'années, les deux phénomènes d'hypersexualisation et d'androginie de la tenue masculine coexistent. De la même manière que la micro-jupe (signe paraît-il de croissance économique) et la robe maxi (signe de crise) se partageaient largement la vedette cet été, le swagger-brindille et le bûcheron canadien dopé aux hormones cohabitent allègrement. Et de plus en plus dans la même personne.


Est-ce la marque d'une réconciliation des hommes sur une nouvelle image du mâle, une sorte de virilité douce (quasi-oxymore, vir signifiant dur, ferme, énergique) s’accommodant des avancées de la deuxième vague du féminisme (dès 68) ? Une sorte de nouveau dialogue entre les genres, maintenant que les hommes ont reconquis le droit à la coquetterie ? Ou un cheval de Troies, précurseur d'un violent retour de bâton quant au statut social des femmes (retour à des valeurs hyper-viriles) dans la société comme l'explosion de mouvements anti-avortement et de discours violemment misogynes le laissent présager ?

J'aimerais tant être optimiste.

Certes, il y a de fortes chances que le jeune swagger qui s'offre du Galliano n'aille pas forcément pousser la réflexion aussi loin. Le con.

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