mardi 30 octobre 2012

L'inné, l'acquis, les femmes, les maths et les poneys

Il y a fort fort longtemps, dans un autre monde, alors que je fréquentais encore les bancs du gymnase (lycée), je mourrais d'ennui aux cours de physique. Le prof que j'avais faisait partie de cette engeance qui pensait que fille = littéraire = inutile de lui expliquer un problème qu'elle n'aurait pas tout à fait compris. Par ailleurs, afin d'être sûr que plus où moins tout le monde ait la moyenne, la moitié de l'évaluation annuelle de son cours portait sur des tests avec des vraies questions du type combien de pommes reste-t-il si je balance une ogive nucléaire à protons liquides tombant à une vitesse de 3G sur un train reliant Zurich et Bâle et qui doit en croiser un autre à un moment T ; l'autre moitié se basait sur la façon dont nos cahiers de notes étaient tenus. Du coup, j'avais simplement 2,5 de physique (sur 6, même si ça reste une sévère plantée, c'est toujours mieux que 2/20), entre mon dédain total pour la matière d'un prof qui n'a pas vraiment envie d'enseigner aux 2/3 de la salle, mon écriture de gynécologue (les pires parmi les écritures de médecin ; je le tiens d'une pharmacienne) et ma terrible propension à dessiner des bouts d'anatomie humaine dès que j'ai 2 cm2 de disponibles, il n'y avait tout simplement rien pour me sauver. Pour ce prof, non seulement j'entrais dans sa statistique de fille = quiche en sciences dures, mais en plus je devais avoir un côté garçon manqué, car mes cahiers étaient aussi soignés qu'un origami exécuté par le Capitaine Crochet sous ecstasy (en même temps, je rattrapais avec la biologie et la chimie, où les enseignants étaient justement ça : des enseignants enseignant).

Parce qu'après tout, il est reconnu que les femmes développent des compétences pour les matières touchant au langage et la communication (sans oublier les bébés et les poneys) pendant que les hommes sont nés avec un compas dans l’œil, un super-calculateur à la main et parlent couramment l'algébrique, le python et le vulcain. Ce n'est d'ailleurs pas la campagne de pub orchestrée par la Commission européenne pour la relève scientifique féminine qui va à l'encontre de ces clichés à deux francs :

Science : It's A Girl Thing. Notons filles hein, et pas femme.


Non parce que des femmes en sciences, c'est pas sérieux. Ça défile, ça déconcentre ses collègues masculins qui, eux, font du vrai boulot, bref, à part chier des licornes et des poneys, ça sert à rien. D'ailleurs, elles le disent et le pensent souvent d'elles-mêmes : les maths, c'est pas fait pour elles, les hommes sont plus doués, et autres chittes en boule du même acabit. De plus, elles sont souvent très peu encouragées lorsqu’elles choisissent ces branches dites techniques, comme le dépeint cet article de Slate.fr.

Dans pratiquement tous les pays, cette division se retrouve. Parfois c'est avec un bonus : les petites filles ne sont tout simplement pas envoyées à l'école, parce que ça ne sert à rien. Vaut mieux qu'elles s'occupent de la maison et des champs, parce que sortir de la pauvreté absolue, c'est pas pour les gonzesses. En Europe, Aux États-(Dés)Unis, au Japon ou en Corée du Sud, cette dichotomie profonde cerveau droit/gauche homme/femme semble profondément naturelle.

Dans pratiquement tous les pays, mais pas tous. (A lire très vite et pratiquement sans respirer) Top ! Je suis un pays qui a connu des bouleversements démographiques de grande ampleur pendant le 20e siècle. Profondément tourné vers la sur-compétition à tous les niveaux, ma politique de l'enfant unique ne laisse aucun espace pour se vautrer dans quelque domaine que ce soit et pousse mes ressortissants à driller leurs enfants afin qu'ils excellent en tout, et fassent briller leur prestige. Pays d'Asie, le plus peuplé de la planète jusqu'au milieu du 21e siècle où l'Inde me dépassera sans mouiller la chemise, je suis, je suis, je suis ?

Beh oui, en Chine, la question du sexe de son enfant se pose (avec pour résultante un terrible déficit de femmes dans la population, vu que les licornes et les poneys sont tout de même très surannés au pays du dragon), mais savoir si la chair de sa chair sera polyglotte ou matheux/se, non : il/elle sera les deux, et la chose est considérée comme normale.


lundi 29 octobre 2012

Ces moments de la sous-culture qui ont fait avancer des causes – part 2

Au commencement, était le « la ». Langage pourtant sensé être universel, même la musique a sa couleur. Plongeant allègrement dans le communautarisme à deux francs (suisses: c'est une monnaie stable qui risque moins l'éclatement, elle !) six sous, je vais me pencher ici majoritairement sur la musique dite blanche ou noire (et non, je ne ferai pas de gag vaseux sur la valeur des notes de musiques selon leur couleur). Oh, et puisque j'en suis à m'attarder sur les Black Studies, autant prendre les exemples fournis par nos amis anglo-saxons puisque les musiciens noirs à succès vivant en Europe tapent en général davantage dans ce registre (hip hop, RnB et dans une moindre mesure, jazz, blues) que dans les musiques africaines ou antillaises.

Bref, pendant longtemps, il y a eu la musique de Noirs pour les Noirs, et la musique de Blancs, divisée entre grande musique (qui n'est ni africaine, ni asiatique, ni latine, ni autre chose que classique et européenne, de préférence) et la variété qui plaît à la plèbe – on parlerait aujourd'hui de sous-culture –  pour les Blancs. En d'autres termes, la structure rythmique des musiques dites noires s'inspirent du blues, chant africain-américain par excellence dont l'étymologie découle directement de la tristesse de l'esclave qui était loin du registre d'un nain de Disney lorsqu'il devait taffer après s'être fait capturer / mater / fouetter / exploiter dans un champ de coton. Moins scolaires en ce sens qu'elles ne s'apprenaient pas au conservatoire, elles laissent une large place à l'improvisation. Les musiques européennes et américaines composées pour et par des Blancs sont souvent beaucoup plus feutrées. Les deux types sont intéressants, et par exemple, je prends autant de plaisir à écouter Ursula Rucker que Bjork, ou Rhapsody in Blue que My Baby Just Cares for Me.

Même lorsque des Blancs récupérèrent les registres musicaux nés au sein de la culture populaire afro-américaine comme le jazz et le blues, pendant les deux premiers tiers du 20e siècle, le résultat est beaucoup plus édulcoré que le modèle original. Les Caucasiens s'étant inspirés de ces musiques sont souvent  issus d'un milieu très populaire, et côtoyaient eux-mêmes des Noirs, comme Elvis Prestley par exemple. Or, ce genre d'inspiration n'était pas forcément bien vu. Avant de devenir la star que l'on connaît, le King était déconsidéré par la bourgeoisie caucasienne pour faire de la musique de N. Plus tard, il fut conspué par des musiciens dont il plagia plus ou moins l'oeuvre pour avoir « volé la musique des Noirs et en avoir profité », allant jusqu'à le traiter de raciste. Plagiaire de génie, oui, mais le foutage de gueule éhonté n'est pas un synonyme de racisme, ce d'autant plus que Prestley a toujours reconnu ses emprunts à la musique noire.

Hoochie Poochie Man de Muddy Waters


 VS

Trouble d'Elvis Priestley, comme un air de ressemblance


Il n'empêche que sans cette imprégnation, la musique noire aurait difficilement atteint une audience au-delà de la communauté noire américaine. D'une certaine façon, et avec les mouvements sociaux qui ont secoué l'Amérique pendant les années 50 et 60, Elvis a préparé l'oreille des membres de la classe moyenne américaine blanche, profondément hermétique à tout ce qui était trop directement noir, et a entrouvert la porte de la culture avec un grand cul à des artistes aussi immenses que ceux de la Motown. Dans la première moitié des années 60, de nombreux artistes blancs reprirent des titres d'artistes noirs et en firent d'immenses succès mainstream – donc recouvrant les communautés d'immigration européenne et autres : non Blanc signifiant communautariste. Cet article retrace d'ailleurs cette histoire tout en présentant différentes versions de chansons :

Dancing in the street, version originale par Martha and the Vandellas


reprise par the Mamas and the Papas


reprise par Little Richard (ici utilisée lors d'un spectacle de danse). Petite précision, Little Richard était Afro-Américain.


Dès 1965, après l'assassinat de Malcom X, la campagne de promotion pour les droits civiques menée par Martin Luther King et le début des émeutes, la fracture entre musiques noire et blanche est plus politique que jamais. Alors que les artistes de la Motown explosent, le fait pour un chanteur blanc de reprendre un titre de ce catalogue devient un acte militant. C'est néanmoins dès cette époque que des groupes de ce célèbre label commencèrent à « écouler des disques au-delà des frontières raciales » – d'ailleurs des musiciens caucasiens y étaient également sous contrat. Bien que la politique du label soit justement d'éviter les titres prosélytes, pour les jeunes de toute la nation – et même en-dehors du pays – il devint de plus en plus normal d'écouter cette musique de Noirs. En parallèle bien sûr avec des campagnes de hard power, la musique révéla peu à peu à l'Amérique ségrégationniste que les enfants de Cham n'étaient finalement pas que des sous-humains paresseux et bons à rien, mais aussi des gens chantant l'amour, le respect, la vie, soit des préoccupations et thèmes universaux. Bref, des êtres humains qui peuvent avoir la tête du gendre/ de la bru idéale.

La suite, vous la voyez venir gros comme une maison.

Vint le moment où un artiste en particulier réunit toutes les couleurs et ethnies autour de sa musique. Génie de la musique, de la danse, inventeur du vidéoclip comme outil promotionnel à part entière, le Roi de la Pop Benetton, Michael Jackson lui-même. Très orienté Rhythm and Blues au début de sa carrière au sein des Jackson 5, MJ s'en libéra peu à peu et partit grâce à Quincy Jones dans un style unique, réinventant le RnB en le modulant en ce que nous entendons de nos jours par ce terme (moins de coton et plus de sucre) et faisant un pas décisif vers une nouvelle sorte de rock (elle aussi affranchie du Rythm and Blues ancienne version transformée en Rock n' Roll par Elvis, en y ajoutant plus de cris et des sonorités plus aiguës). Avant sa disgrâce, MJ avait tout de même réussi l'exploit d'être à la fin des années 80, début 90, le premier chanteur afro-américain collaborant avec la très conservatrice et bien-pensante Disney, se permettant d'avoir John Goodman et un Macaulay Culkin encore tout mignon dans le clip Black or White, et était le héros de nombreux enfants qui se lancèrent tous dans des imitations plus ou moins réussies du moonwalk.

Michael Jackson - Black or White


Moins controversés, les Run DMC, soit le premier groupe superstar de hip hop, furent aussi le premier groupe de rap à faire le pont avec le hard rock en permettant accessoirement aux Toxic Twins d'Aerosmith de se refaire une réputation. Néanmoins, il fallut encore presque 10 ans pour que ce qui touche au rock – au sens où on l'entend aujourd'hui – ne soit pas compris comme exclusivement blanc, et ce qui touche au hip hop comme de la musique de N. Seulement, les premiers rappeurs blancs, qu'ils soient un peu ridicules à la Vanilla Ice (sur un sample de Queen et David Bowie!) ou talentueux comme House of Pain ou Beastie Boys faisaient essentiellement du rap-rock, très différent du hip hop, et surtout du gangsta rap qui devint un des courants dominants du rap tout court (bien que celui-ci cessa d'être marginalisé dans les années 1990, comme l'explique l'article de rock.about.com).

Beastie Boys - Sabotage (1994)


Snoop Doggy Dogg (avant qu'il ne change son nom d'artiste en Snoop Dogg donc) - What's My Name (1993)


En revanche, et c'est un comble au vu de l'histoire récente de la musique populaire américaine, il était beaucoup plus difficile pour un Noir d'entrer dans le domaine de la musique-de-Blanc que l'inverse. Ainsi, Lenny Kravitz qui en plus avait eu la bonne idée de naître métis, donc noir à part entière aux yeux d'une bonne part de son futur public eut énormément de peine à se faire signer, car sa musique, à l'instar de lui-même, était justement trop métis : elle ne sentait pas suffisamment le ghetto et la moitié white de son héritage n'était pas assez présente non plus. Raisons qui peuvent sembler assez paradoxales sur des titres comme Are You Gonna Go My Way ou plus tard Black Velveteen.

Lenny Kravitz - It Ain't Over Till It's Over



Lenny Kravitz - Black Velveteen


Voilà qui dégrossit bien le terrain aux Joss Stone, Amy Whinehouse ou Justin Timberlake, mais surtout à Skunk Anansie ou à Sevendust. Il n'empêche qu'encore aujourd'hui, il est plus rare de trouver des artistes noirs performer dans des styles de musiques encore considérés comme « blancs » (rock, dark/black/heavy/trash/etc. Metal, punk, etc.) que des Caucasiens s'essayant à la soul, au rap ou au RnB. Au moins l'accusation de traîtrise envers sa propre ethnie n'est-elle plus brandie quand cette ligne est franchie. 

La musique finalement s'universalise du côté des artistes, mais pour les auditeurs, c'est encore une autre paire de manches. Nombre de sourcils se haussent encore lorsque j'avoue écouter avec le plus grand plaisir du Tool - pourtant métal composé de notes - puisque je suis sensée être génétiquement disposée à supporter Rihanna. 

Je voudrais terminer en citant Maurice Béjart dans ses Lettres à un Jeune Danseur, dont le propos s'applique aussi bien à la Musique: 

Les classifications en danse ont créé une sorte de racisme et Dieu sait si le racisme, absurde théorie, empêche toujours une vision, évolution véritable

Il n'est de grande période artistique que de métissage, entre un passé retrouvé et un nouvel horizon découvert entre un pays découvert et un passé réactualisé, entre des cultures et des techniques en apparence antagonistes mais en réalité complémentaires.

dimanche 28 octobre 2012

James bond, homme battu

Il y a un peu plus d'un mois, Sir Roger Moore défrayait la chronique en dévoilant ce qu'un homme ne doit jamais dire : il fut victime de violences conjugales dans deux de ses mariages. Un homme de sa stature, l'incarnation de James Bond. Battu. Hihihi, c'est rigolo ! A se rouler par terre...

Le fait est que quand on pense violence conjugale, l'image qui vient à l'esprit est celle d'un enfoiré tabassant une femme. Après tout, il s'agit de l'écrasante majorité des cas déclarés. Mais la violence féminine à l'égard de leur conjoint peut également exister, et malheureusement, elle est trop souvent balayée par l'idée qu'une femme ne peut physiquement pas s'en prendre à un homme. Puis c'est si facile: au fond, Monsieur n'a qu'à partir, et/ou lui en retourner une (et s'il n'est tout simplement pas violent, et de ce fait, incapable de blesser celle qui l'agresse?). Et ne plus voir ses enfants, et être décrédibilisé par rapport à sa famille, ses amis, parfois même professionnellement. Et les vraies, seules, et uniques victimes de la société patriarcale sont les femmes, tout le monde le sait.



Les hommes subissent également le modèle du mâle alpha, surtout s'ils ne s'y conforment pas. Symboliquement émasculés, ils deviennent moins qu'humain. Puis s'il leur arrive des bricoles, c'est qu'ils l'auront bien cherché. Pourtant, réduire les femmes à un pauvre petit animal sans défense et profondément pacifique est extrêmement sexiste. Badinter rappelle à raison que « la violence n'appartient pas qu'à un sexe, mais à l'humanité » (cf lien ci-dessous Temps Présent, 30-31e mn). Egalité même dans la médiocrité.

Puis les victimes de violences conjugales, femmes comme hommes, sont souvent rongées par la culpabilité, trouvent des excuses à leurs bourreaux/bourrelles et se trouvent facilement face à une grande détresse psychologique et matérielle en cas de fuite du domicile conjugal. Cela peut entraîner une « volonté de maintenir l'inacceptable », comme l'explique une victime de telles violences dans le reportage de l'émission Temps Présent du 13 mars 2008 (53e minute). Ce malgré le rabaissement continuel, la culpabilisation et la honte perpétuels subis par les victimes des deux sexes.

La violence conjugale, quelle que soit sa forme, doit absolument être combattue. Des solutions pour les victimes comme pour les bourreaux (qui sont suffisamment faibles pour se laisser dominer par leurs pulsions) doivent être proposées et accessibles. Pendant longtemps, les femmes battues ont du faire le poing dans la poche, pendant qu'elles en recevait un dans la gueule. Finalement, cette forme de violence a été reconnue et est condamnée, bien que la victime ait souvent un énorme prix à payer. 

La violence envers les hommes, en revanche, ne sera pas reconnue tant que ce cliché inébranlable du mâle alpha comme unique possibilité de la masculinité sera portée aux nues. Parfois, le féminisme passe aussi par l'égalité dans la médiocrité.


Le Dit du Pantalon

Depuis des mois, je suis en quête. Une cause perdue. Un pantalon confortable, pas trop cher, qui me plaise et dans lequel je puisse bouger sans être gênée par sa raideur. Mes genoux fragiles, claustrophobes, et surtout, en trois dimensions, ne goûtent guère le demi-centimètre de diamètre offert par les jeans disponibles aujourd'hui. Ce qui est amusant est que la mode actuelle oscillant entre le sarouel et le pantalon ultra-moulant suit pratiquement à l'ourlet près celle des sportives de la première moitié du siècle écoulé. Et ouais, le revival Grossmutti ne se limite pas aux chapeaux et aux derbies.

En effet, le pantalon en fuseau des skieuses des années 1920-50 ou les culottes bouffantes (que le sarouel rappelle) des premières cyclistes étaient objets de luxe – car la proto-fashionista lambda ne pouvait pas forcément s'offrir les loisirs dont ces vêtements étaient les accessoires – tolérés chez de riches excentriques ou des aventurières (avec tout le mépris que l'on mettait autrefois dans ce terme). Le pantalon féminin ne se portait pas dans tous les contextes : En dehors de leur boudoir ou d'une activité sportive, des originales vêtues de pantalons à l'orientale pouvaient s'exhiber en soirée mondaines, mais sur leur passage, les sourcils se haussaient et les ancêtres des pouces rouges fusaient. Un pantalon d'AOC européenne ne pouvait, selon une ordonnance de 1800, renforcée par un décret dix ans plus tard, et encore en vigueur de nos jours, être porté par une femme. Il revenait à chaque sexe – on ne parle évidemment pas de genre à l'époque des balbutiements du naturalisme – de se vêtir selon son statut. Et qu'importe si les Ecossais portent kilts, et les Chinoises, pantalons bouffants.

La confusion des genres a fait couler beaucoup d'encre aussi bien lorsqu'elle est le fait d'une femme que d'un homme (dandy, mignon, frisé, etc. Sensés être efféminés). Notons au passage que l'outrage aux bonnes mœurs pour travestissement hors carnaval n'était condamnable, selon Nicole G. Albert, que pour les femmes vêtues en homme, la réciproque n'étant pas vraie. En revanche, le « travestissement » masculin impliquait la crainte d'une épidémie d'homosexualité et de dévirilisation de la société. L'homosexualité étant un virus transmissible par voie aérienne au même titre que le vampirisme ou le bacille du duckface.

Heureusement, de nos jours et malgré son illégalité (Bard rappelle ici qu'en France, un employeur peut encore imposer le port de la jupe à ses employées), le pantalon est si bien ancré dans les mœurs qu'une femme en jupe se remarque davantage que la même en pantalon, ce que la polémique sur la robe de Cécile Duflot a bien montré. Si la désormais célèbre anecdote d'Alliot-Marie se faisant refuser l'accès à l'Assemblée Nationale au début de sa carrière politique rapport à sa tenue indécente (quelle pantalonnade!), les fringues des ministres françaises continuent à faire jaser: trop colorées à la Bachelot, trop chères à la Dati, ou insuffisamment. Signe que les temps changent tout de même un peu, les costumes clairs de Manuel Valls furent largement moqués par les Guignols de l'info. Non parce que cette excentricité remettait en question sa masculinité, mais bien parce qu'il était trop apprêté.

Revenant à mon petit nombril, j'ai décidé de sauter le pas et d'apprendre à coudre, idée que je cogitais depuis la signature des accords de Yalta. Or s'il y a pléthore de livres expliquant comment faire des tops, robes ou tuniques, le pantalon est carrément abandonné, jeté aux orties. Ne serait-ce que dans les titres de manuels, le pantalon est probablement avec la chaussette le seul habit à ne jamais être précédé d'un infantilisant « petit » lorsque destiné à être porté par une femme. Personnellement, je porte des culottes, pas des petites culottes. Je tiens néanmoins à préciser que cela n'a strictement rien à voir avec la taille de mon fondement: J'en fais de même avec les jupes, les tops ou les robes. Cette façon de marquer la différence entre le vêtement masculin ne nécessitant aucun qualificatif d'une part; et l'habit féminin en requérant un, d'autre part, montre tout de même une opposition fondamentale entre ces deux mondes.

L'un est considéré comme normal et fonctionnel ; l'autre est mignon et peu crédible – petit faisant ici référence au choupi, soit surtout au registre supposé être exclusivement séducteur de l'habit féminin. Ainsi, à présent que le pantalon est accepté pour les femmes, la jupe et la robe ont complètement perdu leur neutralité en étant souvent perçues comme la marque d'une chatte en chasse. La tenue des hommes en revanche, n'est à la base pas sensée séduire les femmes, mais rassurer les autres hommes, donc la société. Christine Bard présentait cela comme la grande renonciation masculine : Le moment où la coquetterie masculine a sombré vers une uniformisation du paraître masculin. Bref, entre le pouvoir et le paraître, il faut choisir. Fort heureusement pour ces messieurs, il y a toujours eu un pendant de la mode masculine s’accommodant de codes moins exclusivement virilistes, et les mœurs sont plus que jamais au mélange des genres en matière vestimentaire. C'est encore plus flagrant maintenant que les moins de 25 ans peuvent s'habiller d'une façon strictement identique sans que cela choque.

Question de culture sans doute, les hommes politiques suisses (Leuenberger, Couchepin) brillent autant que les femmes (Dreifuss, Metzler ; par ailleurs nos politiciennes portent rarement jupon) par l'ostentation de leur costume. Bon, « ostentation vestimentaire » en Suisse signifie porter un chapeau dix ans avant que cet accessoire ne revienne au goût du jour (s'il n'y a de Fashion Week ni à Genève, ni à Zürich, ce n'est pas pour rien). Tout au plus, Madame Dreifuss portait une broche dont la taille correspondait à ses convictions partisanes.

Aux Etats-Unis néanmoins, Michelle Obama soutient activement son époux tout en portant des robes ou pantalons haute couture, et tout le monde s'en émerveille. Mais elle ne fait que représenter son über-représentant d'époux (à la base, c'est ce que le chef du gouvernement est sensé être dans nos démocraties représentatives: un représentant). En revanche, Hillary Clinton qui dispose d'un pouvoir beaucoup plus direct que la Première Dame se vêt dans un style tout à fait différent, comme le relève Valérie Domain dans un article de Céline Hussonois Alaya: Tout comme Merkel, elle porte des tailleurs – mais ne s'essaie plus à la jupe depuis qu'elle à quitté la Maison Blanche avec son homme – colorés correspondant à sa morphologie. Cette fantaisie chromatique leur permet de ne pas effacer complètement leur genre derrière la femme politique.


Source: http://www.zimbio.com/pictures/7Gh8m6DTDL4/47th+Munich+Security+Conference/xTLrgruFh7N/Hillary+Clinton

Le pantalon non moulant gommerait-il le genre et le sexe des femmes?

mercredi 17 octobre 2012

Le Temps – à l'aune d'une perspective purement nombriliste, naturellement

Près de trois semaines ont passé depuis mon dernier billet. Sachant que ce blog a été créé en juin et n'est réellement actif que depuis fin août, j'ai un peu honte quand même. Mais juste un peu. A vrai dire j'ai été emportée par une montagne d'éléments chronophages, comme des formations continues ou la préparation d'entretiens d'embauche (hélas infructueux), et une petite baisse de régime (il faut bien l'avouer), rapport au fait d'avoir 29 ans et de restée vautrée dans une situation économique, professionnelle, immobilière et sentimentale précaire; au pays des vaches violettes, où tout le monde il a des sous, ça fait un peu tâche, quand bien même de nombreux nouvellement anciens djeunz' sont dans la même situation. 


Bref, je n'ai tout simplement pas eu le temps de venir céans. Ou plutôt pas pris le temps. Car le temps n'est pas quelque chose que l'on possède, mais quelque chose qui s'aménage. Et quelque chose qui aime bien disparaître, alors qu'on était sûr d'en avoir laissé un peu de côté – un peu comme la petite monnaie au moment de régler son chaï lait très sucré, à l'heure de pointe, au bar à thé de la gare de Lausanne, qui n'accepte bien évidemment pas les cartes de crédits. Qu'on l'utilise ou non, cette saleté (le temps, donc) se glissera donc dans l'invisible petit trou de la doublure de ta doudoune (parce qu'après cinq années de résistance à cette mode horrible, ton petit corps sexy et délicat a décidé un hiver qu'il en avait marre d'avoir froid, quitte à sacrifier ton style posho-décadent), sans que tu n'y prennes garde.

Sur le papier, on devrait avoir le temps de faire des choix, le temps de se tromper, le temps de recommencer, puisque justement, on vit de plus en plus longtemps. Dans la vie, telle n'est pas toujours l'impression qui ressort. Paléobovinoderme avant l'heure, je ne peux m'empêcher de me comparer aux récents gradués qui, eux, ont réussi à décrocher leur premier poste intéressant dans un domaine qui leur plaît et/ou pour lequel ils sont formés alors que je me burnoutais dans une boîte qui usait jusqu'à ses dirigeants – et qui accessoirement officiait dans le domaine du Mal, ce qui fait qu'en plus de me bousiller la santé, j'ai dû balancer une bonne quinzaine de décharge de chevrotine sur mon karma – entre deux périodes de recherche d'emploi. Mais "le roseau est toujours plus vert dans lemarais d'à côté" chantait le Sage.

En fait, pendant longtemps, je me suis trompée de rêve. Ou plutôt, j'ai bâillonné mes envies pour rediriger mes rêves vers un monde, plus rationnel, qui ne me correspondait pas vraiment. Me disant que j'aurais le temps de me réorienter vers cette idée plus tard. J'ai adoré mon domaine d'études, et ne reviens pas là-dessus, mais plus le temps passe, plus je me dis qu'une autre formation ne m'aurait pas offert d'échappatoire, et j'aurais effectivement continué à poursuivre ce rêve premier, plutôt que d'essayer d'entrer dans les pompes d'une femme en tailleur Chanel à la vie bien rangée. Une femme raisonnable. Il a fallu que je me mette dans un sale état pour me rendre compte un an plus tard que le Royaume de la Raison ne convient pas à tout le monde. Presque à croire que j'ai perdu mon temps.

Etant pratiquement arrivée au bout de ma reconstruction émotionnelle – sur le papier, encore une fois – je me suis rendue compte que l'avenir m'effraie. La Suisse a pourtant été jusqu'ici relativement épargnée par la Crise, mais puisqu'il paraît que seuls Singapour, les Îles Caiman, Jersey et le Maine ont le droit de piquer les sous d'autres pays, il se pourrait que les caisses de l'Etat se vident sensiblement à moyen terme. Alors oui, je sais, les Grecs ou les Espagnols se traînent des casseroles autrement plus terribles, mais, égoïstement, m'entendre dire que des gens mourraient de faim ne m'a jamais aidé à finir mes petits pois.

L'avenir, disais-je, m'effraie tel le hérisson en goguette soudain incapable de bouger face à la roue avant droite d'un semi-remorque lancé au grand galop sur l'autoroute par une nuit brumeuse de novembre. A vrai dire, ce qui m'a ainsi terrifiée est plutôt le rouleau compresseur du réajustement de valeurs, cette nouvelle vision du monde qui te fait dire stop ! Là, tu te trompes de route. Ça ne marche pas. Et c'est pas grave, parce que tant que tu as un but, tu ne te laisseras pas couler (pour les dépressifs profonds, gardons espoir : trouver un but est déjà un but en soi). Ce qui m'a ainsi bloquée si longtemps est le fait que je ne me suis pas écoutée. Cette année passée à cogiter n'a donc pas été du temps perdu, car j'ai appris de mes erreurs. Beaucoup. Et je me connais mieux. Je sais à présent qu'il faut savoir suivre ses tripes.

Ce qui m'effraie réellement, comme l'a très justement relevé une amie (au demeurant très talentueuse qui, elle, a eu le courage de poursuivre son rêve), n'est pas vraiment l'avenir, mais plutôt le présent. Cette situation de merde que l'on vit jusqu'au début d'une nouvelle étape, celle où on comprend désormais mieux qui on est, et surtout de quoi on est capable. Mais cette situation qui pue du slip justement est un passage obligatoire, celui où on ramasse des munitions pour latter la gueule du mec ayant bloqué la roue du destin en position « pourrie » jusqu'à ce qu'il change d'avis. Cette amie, donc, me disait « L'avenir c'est ce que tu en fais, et même si les choses continuent à être difficiles, chaque petit pas que tu feras, chaque minuscule motif de fierté personnelle, t'éloigneront du milieu de la route, et un jour tu te retrouveras bien à l'abri dans la forêt en train de gambader ».

Puis tout à coup, je me suis rendue compte que j'avais déjà entendu un discours à peu près similaire, dans la bouche du pape des pommistes.



Il faut donc laisser le temps au temps. Garder confiance. Et croire en soi.