lundi 29 octobre 2012

Ces moments de la sous-culture qui ont fait avancer des causes – part 2

Au commencement, était le « la ». Langage pourtant sensé être universel, même la musique a sa couleur. Plongeant allègrement dans le communautarisme à deux francs (suisses: c'est une monnaie stable qui risque moins l'éclatement, elle !) six sous, je vais me pencher ici majoritairement sur la musique dite blanche ou noire (et non, je ne ferai pas de gag vaseux sur la valeur des notes de musiques selon leur couleur). Oh, et puisque j'en suis à m'attarder sur les Black Studies, autant prendre les exemples fournis par nos amis anglo-saxons puisque les musiciens noirs à succès vivant en Europe tapent en général davantage dans ce registre (hip hop, RnB et dans une moindre mesure, jazz, blues) que dans les musiques africaines ou antillaises.

Bref, pendant longtemps, il y a eu la musique de Noirs pour les Noirs, et la musique de Blancs, divisée entre grande musique (qui n'est ni africaine, ni asiatique, ni latine, ni autre chose que classique et européenne, de préférence) et la variété qui plaît à la plèbe – on parlerait aujourd'hui de sous-culture –  pour les Blancs. En d'autres termes, la structure rythmique des musiques dites noires s'inspirent du blues, chant africain-américain par excellence dont l'étymologie découle directement de la tristesse de l'esclave qui était loin du registre d'un nain de Disney lorsqu'il devait taffer après s'être fait capturer / mater / fouetter / exploiter dans un champ de coton. Moins scolaires en ce sens qu'elles ne s'apprenaient pas au conservatoire, elles laissent une large place à l'improvisation. Les musiques européennes et américaines composées pour et par des Blancs sont souvent beaucoup plus feutrées. Les deux types sont intéressants, et par exemple, je prends autant de plaisir à écouter Ursula Rucker que Bjork, ou Rhapsody in Blue que My Baby Just Cares for Me.

Même lorsque des Blancs récupérèrent les registres musicaux nés au sein de la culture populaire afro-américaine comme le jazz et le blues, pendant les deux premiers tiers du 20e siècle, le résultat est beaucoup plus édulcoré que le modèle original. Les Caucasiens s'étant inspirés de ces musiques sont souvent  issus d'un milieu très populaire, et côtoyaient eux-mêmes des Noirs, comme Elvis Prestley par exemple. Or, ce genre d'inspiration n'était pas forcément bien vu. Avant de devenir la star que l'on connaît, le King était déconsidéré par la bourgeoisie caucasienne pour faire de la musique de N. Plus tard, il fut conspué par des musiciens dont il plagia plus ou moins l'oeuvre pour avoir « volé la musique des Noirs et en avoir profité », allant jusqu'à le traiter de raciste. Plagiaire de génie, oui, mais le foutage de gueule éhonté n'est pas un synonyme de racisme, ce d'autant plus que Prestley a toujours reconnu ses emprunts à la musique noire.

Hoochie Poochie Man de Muddy Waters


 VS

Trouble d'Elvis Priestley, comme un air de ressemblance


Il n'empêche que sans cette imprégnation, la musique noire aurait difficilement atteint une audience au-delà de la communauté noire américaine. D'une certaine façon, et avec les mouvements sociaux qui ont secoué l'Amérique pendant les années 50 et 60, Elvis a préparé l'oreille des membres de la classe moyenne américaine blanche, profondément hermétique à tout ce qui était trop directement noir, et a entrouvert la porte de la culture avec un grand cul à des artistes aussi immenses que ceux de la Motown. Dans la première moitié des années 60, de nombreux artistes blancs reprirent des titres d'artistes noirs et en firent d'immenses succès mainstream – donc recouvrant les communautés d'immigration européenne et autres : non Blanc signifiant communautariste. Cet article retrace d'ailleurs cette histoire tout en présentant différentes versions de chansons :

Dancing in the street, version originale par Martha and the Vandellas


reprise par the Mamas and the Papas


reprise par Little Richard (ici utilisée lors d'un spectacle de danse). Petite précision, Little Richard était Afro-Américain.


Dès 1965, après l'assassinat de Malcom X, la campagne de promotion pour les droits civiques menée par Martin Luther King et le début des émeutes, la fracture entre musiques noire et blanche est plus politique que jamais. Alors que les artistes de la Motown explosent, le fait pour un chanteur blanc de reprendre un titre de ce catalogue devient un acte militant. C'est néanmoins dès cette époque que des groupes de ce célèbre label commencèrent à « écouler des disques au-delà des frontières raciales » – d'ailleurs des musiciens caucasiens y étaient également sous contrat. Bien que la politique du label soit justement d'éviter les titres prosélytes, pour les jeunes de toute la nation – et même en-dehors du pays – il devint de plus en plus normal d'écouter cette musique de Noirs. En parallèle bien sûr avec des campagnes de hard power, la musique révéla peu à peu à l'Amérique ségrégationniste que les enfants de Cham n'étaient finalement pas que des sous-humains paresseux et bons à rien, mais aussi des gens chantant l'amour, le respect, la vie, soit des préoccupations et thèmes universaux. Bref, des êtres humains qui peuvent avoir la tête du gendre/ de la bru idéale.

La suite, vous la voyez venir gros comme une maison.

Vint le moment où un artiste en particulier réunit toutes les couleurs et ethnies autour de sa musique. Génie de la musique, de la danse, inventeur du vidéoclip comme outil promotionnel à part entière, le Roi de la Pop Benetton, Michael Jackson lui-même. Très orienté Rhythm and Blues au début de sa carrière au sein des Jackson 5, MJ s'en libéra peu à peu et partit grâce à Quincy Jones dans un style unique, réinventant le RnB en le modulant en ce que nous entendons de nos jours par ce terme (moins de coton et plus de sucre) et faisant un pas décisif vers une nouvelle sorte de rock (elle aussi affranchie du Rythm and Blues ancienne version transformée en Rock n' Roll par Elvis, en y ajoutant plus de cris et des sonorités plus aiguës). Avant sa disgrâce, MJ avait tout de même réussi l'exploit d'être à la fin des années 80, début 90, le premier chanteur afro-américain collaborant avec la très conservatrice et bien-pensante Disney, se permettant d'avoir John Goodman et un Macaulay Culkin encore tout mignon dans le clip Black or White, et était le héros de nombreux enfants qui se lancèrent tous dans des imitations plus ou moins réussies du moonwalk.

Michael Jackson - Black or White


Moins controversés, les Run DMC, soit le premier groupe superstar de hip hop, furent aussi le premier groupe de rap à faire le pont avec le hard rock en permettant accessoirement aux Toxic Twins d'Aerosmith de se refaire une réputation. Néanmoins, il fallut encore presque 10 ans pour que ce qui touche au rock – au sens où on l'entend aujourd'hui – ne soit pas compris comme exclusivement blanc, et ce qui touche au hip hop comme de la musique de N. Seulement, les premiers rappeurs blancs, qu'ils soient un peu ridicules à la Vanilla Ice (sur un sample de Queen et David Bowie!) ou talentueux comme House of Pain ou Beastie Boys faisaient essentiellement du rap-rock, très différent du hip hop, et surtout du gangsta rap qui devint un des courants dominants du rap tout court (bien que celui-ci cessa d'être marginalisé dans les années 1990, comme l'explique l'article de rock.about.com).

Beastie Boys - Sabotage (1994)


Snoop Doggy Dogg (avant qu'il ne change son nom d'artiste en Snoop Dogg donc) - What's My Name (1993)


En revanche, et c'est un comble au vu de l'histoire récente de la musique populaire américaine, il était beaucoup plus difficile pour un Noir d'entrer dans le domaine de la musique-de-Blanc que l'inverse. Ainsi, Lenny Kravitz qui en plus avait eu la bonne idée de naître métis, donc noir à part entière aux yeux d'une bonne part de son futur public eut énormément de peine à se faire signer, car sa musique, à l'instar de lui-même, était justement trop métis : elle ne sentait pas suffisamment le ghetto et la moitié white de son héritage n'était pas assez présente non plus. Raisons qui peuvent sembler assez paradoxales sur des titres comme Are You Gonna Go My Way ou plus tard Black Velveteen.

Lenny Kravitz - It Ain't Over Till It's Over



Lenny Kravitz - Black Velveteen


Voilà qui dégrossit bien le terrain aux Joss Stone, Amy Whinehouse ou Justin Timberlake, mais surtout à Skunk Anansie ou à Sevendust. Il n'empêche qu'encore aujourd'hui, il est plus rare de trouver des artistes noirs performer dans des styles de musiques encore considérés comme « blancs » (rock, dark/black/heavy/trash/etc. Metal, punk, etc.) que des Caucasiens s'essayant à la soul, au rap ou au RnB. Au moins l'accusation de traîtrise envers sa propre ethnie n'est-elle plus brandie quand cette ligne est franchie. 

La musique finalement s'universalise du côté des artistes, mais pour les auditeurs, c'est encore une autre paire de manches. Nombre de sourcils se haussent encore lorsque j'avoue écouter avec le plus grand plaisir du Tool - pourtant métal composé de notes - puisque je suis sensée être génétiquement disposée à supporter Rihanna. 

Je voudrais terminer en citant Maurice Béjart dans ses Lettres à un Jeune Danseur, dont le propos s'applique aussi bien à la Musique: 

Les classifications en danse ont créé une sorte de racisme et Dieu sait si le racisme, absurde théorie, empêche toujours une vision, évolution véritable

Il n'est de grande période artistique que de métissage, entre un passé retrouvé et un nouvel horizon découvert entre un pays découvert et un passé réactualisé, entre des cultures et des techniques en apparence antagonistes mais en réalité complémentaires.

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