dimanche 28 octobre 2012

Le Dit du Pantalon

Depuis des mois, je suis en quête. Une cause perdue. Un pantalon confortable, pas trop cher, qui me plaise et dans lequel je puisse bouger sans être gênée par sa raideur. Mes genoux fragiles, claustrophobes, et surtout, en trois dimensions, ne goûtent guère le demi-centimètre de diamètre offert par les jeans disponibles aujourd'hui. Ce qui est amusant est que la mode actuelle oscillant entre le sarouel et le pantalon ultra-moulant suit pratiquement à l'ourlet près celle des sportives de la première moitié du siècle écoulé. Et ouais, le revival Grossmutti ne se limite pas aux chapeaux et aux derbies.

En effet, le pantalon en fuseau des skieuses des années 1920-50 ou les culottes bouffantes (que le sarouel rappelle) des premières cyclistes étaient objets de luxe – car la proto-fashionista lambda ne pouvait pas forcément s'offrir les loisirs dont ces vêtements étaient les accessoires – tolérés chez de riches excentriques ou des aventurières (avec tout le mépris que l'on mettait autrefois dans ce terme). Le pantalon féminin ne se portait pas dans tous les contextes : En dehors de leur boudoir ou d'une activité sportive, des originales vêtues de pantalons à l'orientale pouvaient s'exhiber en soirée mondaines, mais sur leur passage, les sourcils se haussaient et les ancêtres des pouces rouges fusaient. Un pantalon d'AOC européenne ne pouvait, selon une ordonnance de 1800, renforcée par un décret dix ans plus tard, et encore en vigueur de nos jours, être porté par une femme. Il revenait à chaque sexe – on ne parle évidemment pas de genre à l'époque des balbutiements du naturalisme – de se vêtir selon son statut. Et qu'importe si les Ecossais portent kilts, et les Chinoises, pantalons bouffants.

La confusion des genres a fait couler beaucoup d'encre aussi bien lorsqu'elle est le fait d'une femme que d'un homme (dandy, mignon, frisé, etc. Sensés être efféminés). Notons au passage que l'outrage aux bonnes mœurs pour travestissement hors carnaval n'était condamnable, selon Nicole G. Albert, que pour les femmes vêtues en homme, la réciproque n'étant pas vraie. En revanche, le « travestissement » masculin impliquait la crainte d'une épidémie d'homosexualité et de dévirilisation de la société. L'homosexualité étant un virus transmissible par voie aérienne au même titre que le vampirisme ou le bacille du duckface.

Heureusement, de nos jours et malgré son illégalité (Bard rappelle ici qu'en France, un employeur peut encore imposer le port de la jupe à ses employées), le pantalon est si bien ancré dans les mœurs qu'une femme en jupe se remarque davantage que la même en pantalon, ce que la polémique sur la robe de Cécile Duflot a bien montré. Si la désormais célèbre anecdote d'Alliot-Marie se faisant refuser l'accès à l'Assemblée Nationale au début de sa carrière politique rapport à sa tenue indécente (quelle pantalonnade!), les fringues des ministres françaises continuent à faire jaser: trop colorées à la Bachelot, trop chères à la Dati, ou insuffisamment. Signe que les temps changent tout de même un peu, les costumes clairs de Manuel Valls furent largement moqués par les Guignols de l'info. Non parce que cette excentricité remettait en question sa masculinité, mais bien parce qu'il était trop apprêté.

Revenant à mon petit nombril, j'ai décidé de sauter le pas et d'apprendre à coudre, idée que je cogitais depuis la signature des accords de Yalta. Or s'il y a pléthore de livres expliquant comment faire des tops, robes ou tuniques, le pantalon est carrément abandonné, jeté aux orties. Ne serait-ce que dans les titres de manuels, le pantalon est probablement avec la chaussette le seul habit à ne jamais être précédé d'un infantilisant « petit » lorsque destiné à être porté par une femme. Personnellement, je porte des culottes, pas des petites culottes. Je tiens néanmoins à préciser que cela n'a strictement rien à voir avec la taille de mon fondement: J'en fais de même avec les jupes, les tops ou les robes. Cette façon de marquer la différence entre le vêtement masculin ne nécessitant aucun qualificatif d'une part; et l'habit féminin en requérant un, d'autre part, montre tout de même une opposition fondamentale entre ces deux mondes.

L'un est considéré comme normal et fonctionnel ; l'autre est mignon et peu crédible – petit faisant ici référence au choupi, soit surtout au registre supposé être exclusivement séducteur de l'habit féminin. Ainsi, à présent que le pantalon est accepté pour les femmes, la jupe et la robe ont complètement perdu leur neutralité en étant souvent perçues comme la marque d'une chatte en chasse. La tenue des hommes en revanche, n'est à la base pas sensée séduire les femmes, mais rassurer les autres hommes, donc la société. Christine Bard présentait cela comme la grande renonciation masculine : Le moment où la coquetterie masculine a sombré vers une uniformisation du paraître masculin. Bref, entre le pouvoir et le paraître, il faut choisir. Fort heureusement pour ces messieurs, il y a toujours eu un pendant de la mode masculine s’accommodant de codes moins exclusivement virilistes, et les mœurs sont plus que jamais au mélange des genres en matière vestimentaire. C'est encore plus flagrant maintenant que les moins de 25 ans peuvent s'habiller d'une façon strictement identique sans que cela choque.

Question de culture sans doute, les hommes politiques suisses (Leuenberger, Couchepin) brillent autant que les femmes (Dreifuss, Metzler ; par ailleurs nos politiciennes portent rarement jupon) par l'ostentation de leur costume. Bon, « ostentation vestimentaire » en Suisse signifie porter un chapeau dix ans avant que cet accessoire ne revienne au goût du jour (s'il n'y a de Fashion Week ni à Genève, ni à Zürich, ce n'est pas pour rien). Tout au plus, Madame Dreifuss portait une broche dont la taille correspondait à ses convictions partisanes.

Aux Etats-Unis néanmoins, Michelle Obama soutient activement son époux tout en portant des robes ou pantalons haute couture, et tout le monde s'en émerveille. Mais elle ne fait que représenter son über-représentant d'époux (à la base, c'est ce que le chef du gouvernement est sensé être dans nos démocraties représentatives: un représentant). En revanche, Hillary Clinton qui dispose d'un pouvoir beaucoup plus direct que la Première Dame se vêt dans un style tout à fait différent, comme le relève Valérie Domain dans un article de Céline Hussonois Alaya: Tout comme Merkel, elle porte des tailleurs – mais ne s'essaie plus à la jupe depuis qu'elle à quitté la Maison Blanche avec son homme – colorés correspondant à sa morphologie. Cette fantaisie chromatique leur permet de ne pas effacer complètement leur genre derrière la femme politique.


Source: http://www.zimbio.com/pictures/7Gh8m6DTDL4/47th+Munich+Security+Conference/xTLrgruFh7N/Hillary+Clinton

Le pantalon non moulant gommerait-il le genre et le sexe des femmes?

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