mardi 13 novembre 2012

Les Bobos anti-bobos

Au commencement était le bourgeois1. Urbain, membre de la roture, qui avait pour indécente lubie de subvenir à ses besoins non par l'administration de terres qu'un sang bleu lui aurait de tout droit conféré ; mais en se salissant les mains dans d'obscurs échanges de services contre de l'argent – gagner sa pitance plutôt que l'obtenir des cieux, voilà une tâche incongrue que l'on préfère voir cantonnée aux juifs-qui-aiment-l'or-ont-le-nez-crochu-et-mangent-les-petits-enfants-récaciltrants-alors-ta-gueule-et-finis-tes-petits-pois plutôt que voir de bons chrétiens côtoyer la fange pré-capitaliste de l'humanité. On n'avait pas tout à fait la même notion de l'argent sale à l'époque.

A l'ère des révolutions, le bourgeois monte en puissance. La guerre n'est plus pour les nobles un moyen de s'enrichir, mais bien de vider les coffres. Le faste des cours et les extravagances vestimentaires n'arrangent pas leur situation pécuniaire. La plupart se ruine en atours sensés représenter leur puissance. Le bourgeois fortuné profite de l'aubaine pour s'acheter un nom, par alliance, ou littéralement. Métis social, il n'est pas davantage aimé, que ce soit de la noblesse déclinante dont il s'approprie les valeurs ou de la plèbe laborieuse dont il veut se différencier. Se proclamant héritiers de la Révolution française, les Communistes l'auraient dépeint comme l'Antéchrist, s'ils n'étaient athées : Gras, impotent et fourbe, profiteur parasitant le fruit du labeur des travailleurs, il eût fallu le pendre avec les tripes d'un curé troisième-né.

Un bourgeois façon 19e s.



Au 20e siècle, le bourgeois semble changer profondément de visage – la haute-bourgeoisie néanmoins conserve ses lettres de noblesse. Décomplexé, le snob né au siècle précédent se yuppise dans les années 1980. Le bourgeois se fait de plus en plus jeune, souvent nouveau riche, parfois même salarié, ses vilaines dents de requin raient le plancher jusqu'au noyau terrestre (bien sûr, d'autres modèles plus terroirs, comme les petits-bourgeois, continuent d'exister ; mais ils ne se distinguent plus vraiment de la classe moyenne par laquelle ils se firent happer à leur corps défendant). Contrecoup du coup de la secousse, sa Némésis apparaît au tournant du 3e millénaire : le Bourgeois bohème ou bobo, pour les intimes. 

Anatomie de yuppies mâle et femelle


Source: http://www.merriam-webster.com/top-ten-lists/top-10-words-of-the-80s/yuppie.html


Le concept du bobo est pourtant presque aussi vieux que la bourgeoisie elle-même, seule sa dénomination a changé. De nos jours souvent gauchisant chevelu, taxé de bien-pensance (le bobo défend pourtant des valeurs de tolérance, d'entraide. prône le développement durable et la sauvegarde des licornes) ou de naïveté, il est souvent considéré comme « petit-bourgeois intellectuel » incapable de produire une pensée originale. Malgré son humanisme, et avec son revenu confortable, le bobo n'a pas bonne presse, que ce soit au sein de sa propre caste ou en-dehors.

S'il est possible de dire sans rougir « je suis bohème » ou « je suis bourgeois », rares sont ceux qui accepteront de se reconnaître lorsque ces qualificatifs s'accolent. Le bobo serait selon ses détracteurs un snob qui se voit au-dessus du troupeau boboïdal, « ostensiblement modeste », selon la formule de Frédéric Rouvillois. Il voudrait surtout être ostensiblement unique. Il croit en de grandes causes. Il milite sur Facebook pour un monde sans Facebook. A force de vouloir renvoyer une image du mec/ de la meuf bien sous tous rapport, le bobo fait culpabiliser l'individu lambda, fatigue et finit par ne plus renvoyer que l'image d'une personne imbue d'elle-même. L'épisode 2, saison 10, de South Park intitulé Smug Alert ! (streaming légal) résume assez bien l'idée. 

Un troupeau boboïde de type californien


Mais pourquoi ces bourgeois bohèmes qui aiment tout le monde ne s'aiment donc pas eux-mêmes ? Est-ce en raison de cette appartenance à une gauche caviar si loin de la suie et de la sueur du radicalisme germinal ? L'idée que faisant partie d'une catégorie privilégiée, ils manquent de sincérité lorsqu'ils défendent des groupes dont ils ne connaissent pas les réalités ? Que dans leur tour de verre, les bobos ne se mouillent guère quand vient la pluie ? Le problème du bobo est qu'à force de vouloir valoir mieux que les autres, il n'a absolument pas le droit à l'erreur. Or, étant humain, il est condamné à l'erreur. Ce fut le cas des pacifistes des années 30 face à la peste brune ; ce fut le cas dans les années 60 quand des intellectuels occidentaux encensaient Mao. Sera-ce le cas de nos jours face à l'impérialisme, au conflit israélo-palestinien, aux droits de propriété intellectuels, etc.?

Exemple de lecture de bobo (au demeurant hilarante)


Source: http://www.amazon.fr/Devrait-Permettre-Resoudre-Conflit-Proche-Orient/dp/236535002X/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1352844575&sr=8-1
Phoque, si j'avais des thunes, je serais complètement bobo en fait : Je ne supporte pas Delerm, mais j'écoute Erykah Badu en mangeant des sushis, drapée dans une tunique en lin aux couleurs insaturées, le tout pieds nus, une Dunhill à la main et un rhum Trois-Rivières hors d'âge à l'autre (j'ai écoulé mon stock de rhum haïtien, on se rattrape comme on peut). Récemment, une personne que j'admire énormément – qui par ailleurs possédait tout l'attirail du bobo de base, villa à la campagne, jardin potager, conscience écolo, etc. – me sortait que « faire le marché, en Suisse, c'est un truc de bobos ». Au temps pour moi, je pensais que c'était plus une histoire de manger local et meilleur marché, tout en soutenant les personnes ayant pour travail de faire de la campagne suisse une vision de carte postale, et pour hobby, le recel de produits fermiers au nez et à la barbe de la grande distribution. Comme quoi on est tous le bobo d'un autre.

1L'histoire se passe en Europe de l'Ouest. Les Amériques, l'Asie, l'Afrique ou l'Océanie ayant suivi des parcours différents.

12 commentaires:

  1. C'est effectivement un truc qui m'intrigue, que le bobo ne s'assume pas. Alors que moi aussi, si j'avais des sous, je serai bobo à fond (pour le moment je ne suis que "bo"). Je rêve d'être bobo, en fait. Je trouve ça assez cool que le français moyensoit passé en trente ans du beauf bas du casque au bobo openminded (enfin a priori openminded).
    Je pense qu'en terme de naïveté, bien-pensance et sauvetage de licorne, je serais super bonne. :)

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    1. C'est assez sidérant en effet; la plupart de mes amiEs et connaissances sont assez bobos dans l'âme, et pourtant, presque touTEs s'en défendent

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  2. Mais l'image du bobo est souvent décriée justement. C'est péjoratif comme appellation donc ils s'en défendent et je pense que je ferais pareil aussi si c'était mon cas ^^ C'est presqu'une insulte et personne n'aime être insulté (enfin je crois).

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  3. C'est le coté bourgeois ou le coté bohème qui gêne? :)

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  4. Justement Chibi, pour moi ce n'est pas une insulte. une case, oui, mais pas une insulte.

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  5. C'est vrai que les bobos sont une peu "les têtes à claques de la société".Mais on vit dans un monde où tout est critiqué.On n'aime pas les beaufs (trop vulgaires, incultes, bref trop "ploucs"pour le grand monde), mais on n'aime pas non plus les bobos parce qu'ils ont décidé d'adopter un style de vie un peu différent de leurs ancêtres,qui eux , affichaient leur "statut" sans complexe.

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  6. Salut à tous, moi je suis Hassen et je suis un vrai bobo, un bo-bougnoule et je m'assume et je ne ressens rien d'insultant quand on me le rappelle. Salut les frères.

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    1. Non un bobo(ugnoule) lol. C'est une vanne que j'ai piqué à Dieudonné sa majesté Dieudonné. Vous les vrais bobos, vous l'adorez comme MOI lol!?! Bon on n'est d'accord, après la reine d'Angleterre et BHL. BHL BHL AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH au dessus c'est le soleil. Le dieu et maitre de tous les bobos de la comm, presse et autre. Le maitre-penseur de LA caste. Je vous emmerde, j'en ai rien à foutre. Je vous botte le cul et crache dans vos bières sur les terrasse du quartier La Plaine à Marseille Je vous hais.

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    2. Mon premier troll, c'est le début de la gloire!

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    3. Anonyme, quand tu auras quelque chose de pertinent à dire, tu seras publié. Sinon envoyer des insultes démontrant la pauvreté de ton vocabulaire n'est qu'une perte de temps. Mais bon, j'imagine que tu n'as que ça à foutre.

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  7. Je pense que le problème c'est l'étiquetage. Je suis d'accord sur le parcours "historique" du bourgeois moyen, la description et l'analyse sont exemplaires, mais pas sur le fait d'étiqueter des gens sous prétexte d'appartenance sociale ou de semblance d'appartenance...
    Je pense qu'il faut faire preuve d'altérité au sens large de la notion et savoir simplement écarter ceux qui ont des idées à la con, qu'ils soient bos, bobos, pas beaux ou rien du tout...
    Comme disait Brassens: "Qu'on ait vingt ans, qu'on soit grand-père..." quand on l'est, on l'est!

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