jeudi 10 janvier 2013

Dis-moi qui tu es, JE te dirai qui tu es

Maintenant que j'ai enfin complètement décuvé de 8 jours de libations ininterrompues, il faut que je vous parle de mon copain Clampin. En matière de construction de l'identité, Clampin a fait le tiercé dans l'ordre. Né de parents italo-japonais, il a fait ses classes à Tokyo, dans une école internationale. Polyglotte, ses langues maternelles sont donc le japonais et l'italien, mais aussi l'anglais – là-dessus on peut ajouter l'espagnol, le français, l'allemand et probablement le picte. Bref, il t'apprend l'araméen en deux semaines, pendant un championnat du monde de jokari. Avec l'accent. Et en te niquant au Scrabble.

Clampin est donc à moitié japonais.

Attention, séquence historique


Source: http://ctrlmajsuppr.blogspot.ch/2008_08_01_archive.html 

Il faut savoir que le Japon a cultivé une identité et une fierté nationales fortes. Je ne veux pas dire par là que d'autres pays asiatiques ou autres n'ont aucune fierté ou raison d'en avoir. Simplement, le Japon a été le premier peuple non-caucasien a avoir latté deux fois de suite en l'espace de cinq ans des Blancs – les Russes du tout début du 20e siècle en l’occurrence, et vu les frictions qu'il peut persister sur des questions territoriales, la pilule n'est toujours pas passée ; à avoir été colonisateur au moment où c'était fashionable, mais jamais vraiment colonisé – les Américains y ont certes des bases militaires, mais ne l'ont jamais peuplé, et Tokyo agit aussi librement par rapport à Washington que Londres ou Berlin (ce qui n'est pas énorme, on est bien d'accord) ; à avoir sérieusement mis à mal les défenses d'une super-puissance sur son propre territoire (Pearl Harbour), et surtout, surtout, à avoir accompli un double boom économique et technologique au point de dépasser ses modèles et concurrents sans ôter la chemise – jusqu'aux années 1970, le made in Japan avait pourtant la même réputation que le made in China actuel. Maintenant, et malgré les tremblements de terre / destruction des usines high-tech de la région du Tohoku / problèmes d'approvisionnement énergétique rapport aux centrales nucléaires arrêtées pour de triviales raisons de sécurité / 22 ans de crise économique, le pays a tout juste perdu de son avance.

Après la Seconde Guerre mondiale, en généralisant et en forçant le trait, les Japonais de l'Archipel ont en moyenne continué à se percevoir comme supérieurs aux Asiatiques continentaux – un peu comme les Européens de l'Ouest se gaussaient du plombier polonais il y a quelques années – mais aussi des phénotypes non asiatiques (qui sont bien sûr tous Américains à l'exception d'une poignée de français aux boucles blondes reconnaissable à leur rose rouge entre les dents et à leur blanc destrier entre les cuisses). 

Le Français moyen, selon le cliché japonais


De nombreux Caucasiens ayant passé toute leur vie dans un pays européen ressentent du racisme en vivant au Japon, pour diverses raisons (déjà, parce que comme dans tous les pays du monde, il y a des xénophobes, et il y a des gens ouverts). Ainsi, il est possible de sentir comme un rejet de la population autochtone (amis, collègues) simplement parce qu'il n'est pas dans les mœurs d'inviter facilement un étranger à la maison – étranger dans le sens littéral de gaikokujin, 外国人, « personne de l'extérieur » du pays, mais parfois aussi étranger à la sphère familiale : la population allochtone résidant à Londres a exactement le même problème, qu'ils soient Français ou Kényans. Une autre raison peut aussi venir du fait que les Blancs européens ayant grandi entourés de Blancs européens n'ont pas forcément l'habitude d'être le seul Caucasien de la pièce et de devenir du coup le barbare de service (quoi que tu fasses, quel que soit ton niveau de préparation avant de t'y rendre, tu mettras forcément les pieds dans le plat, par exemple en t'adressant à un inconnu en disant « vous » ou en mangeant un sandwich à l'aéroport). Situation qui n'est en revanche pas inconnue à un Tamoul en sciences politiques en Suisse, quelle que soit la taille de l'auditoire. Aussi, lorsque j'ai passé une année d'échange au Japon, je partais avec cette habitude d'être la seule de ma couleur bien ancrée, alors que mes amis Suédois, Autrichiens ou Canadiens le vivaient pour la première fois. Pour moi, que ce soit au Japon, à Paris – ou le fait est un poil plus rare – ou à Zürich – où c'est nettement plus fréquent – rien ne changeait. Je restais la Noire de service. Pour mes amis en revanche, c'était une toute autre paire de manches que de se sentir tout à coups « étrangers immédiatement repérables » face à la société où ils vivaient.


En tant que Japonais vivant sur place, donc, Clampin a construit une partie de son identité en pensant faire partie d'une nation légèrement au-dessus du panier des Asiatiques, en particulier des Coréens ou des Chinois qui furent colonisés, massacrés (Nankin a tout de même inspiré les Nazis), importés (comme quasi-esclaves). Le Japon sait se faire des copains. Ueli Maurer aurait pu être chef de communication du gouvernement nippon, si Zürich n'était pas l'unique pays digne d'être défendu. C'est dire. En même temps, Clampin se pensait à l'époque surtout comme Européen – Italien en l’occurrence, excusez du peu, les métissés caucasiens (half en japonais) étant considérés comme étant plus agréables à regarder que le reste de la population nippone à 100%. Comme quoi, un complexe d'infériorité japonais face aux Caucasiens a grandi après guerre.

 Source: http://fr.kichka.com/2012/12/15/chinejapon/ 

Clampin est donc à moitié italien.

Au début de l'âge adulte, Clampin a débarqué sur son autre terre d'origine. Et il est devenu Chinois. Double choc, donc, puisque non seulement il avait toujours fait partie de la famille que tout le monde savait européenne ; mais en plus, car il était soudain assimilé par ceux qu'il considérait comme ses pairs à ceux qu'il avait inconsciemment appris toute sa vie à regarder de haut. Autant dire que le réajustement d'identité fut rude. D'autant plus qu'il s'est mangé une bonne quantité d'insultes racistes sur base de Péril Jaune, etc.

Là-dessus, Clampin était quand même un poil Banana. Être une banane est au Japon – je ne peux me prononcer pour le reste de l'Asie – ce qu'être un Bounty est pour un Noir : Jaune a l'extérieur, Blanc a l'intérieur. Trop occidentalisé, traître à sa race. Un peu comme un Noir qui ne sait pas danser. Travers de porc dans lequel il est déjà très difficile de ne pas tomber en tant que métis lambda, mais alors en tant qu'enfant de diplomate, membre de la bourgeoisie internationale (les riches n'ont pas de patrie), ce n'est pas loin d'être mission impossible.




Clampin a en fait bouffé pas mal de merde ces dix dernières années, à vouloir devenir une meilleure personne. A accepter de sortir des ornières qu'une éducation aussi élitiste que rigide avait tracé en lui. A découvrir son identité, et à faire exploser les idées préconçues qu'il avait emmagasinées. A comprendre que l'image fantasmée de l'homo japonicus mâle alpha, hétérosexuel, supérieur en intelligence au reste de la race humaine était peut-être un poil erronée - et surtout à tenter vainement de le faire comprendre à ses potes bourgeois-chevelus.

En matière de construction de l'identité en Europe, Clampin et moi avons une expérience commune. Dès que nous sortons dans la rue, nous sommes pris pour ce que nous ne sommes pas. Etant Noire, je suis considérée comme Africaine. Pour moi, j'ai des origines haïtiennes, c'est un fait, mais je suis suissesse avant tout : En plus de la nationalité, j'ai deux des langues officielles, la culture et j'y suis née. Et surtout, je m'y sens chez moi. Je ne connais que trois mots de créole et ne suis pas sûre que mon mélèze dans le cul s'accommoderait très bien de l'atmosphère caraïbéenne. Ma mère, elle, est Haïtienne, une vraie. Elle y est née, en a la langue, et est imprégnée d'une toute autre histoire que moi, d'une vision du monde qu'elle ne m'a pas transmise. Si je débarquais en Haïti, comme le dit Ngijol dans cette vidéo, je serais une petite Blanche (malheureusement, je ne peux pas intégrer cette vidéo). Je ne suis pas blédarde, mais je n'en suis pas moins noire, avec une expérience de Noire en Europe. 

Me déclarer Africaine à part entière, c'est déjà m'inventer et m'imposer une identité dans laquelle je ne me reconnais pas du tout (déjà rien que pour l'absence de rhum digne de ce nom). Encore une fois, la Noirie n'existe pas, et l'Afrique n'est pas un pays, mais un continent. Dans la boîte de consultants dans le domaine du Mal où je travaillais autrefois, j'étais naturellement la seule Noire. J'étais aussi la seule Suissesse parmi la vingtaine de francophones.


Entre Caucasiens, un Italien n'appréciera pas forcément d'être réduit à sa condition supposée et imposée de Polonais. Condition imaginée par le quidam ignorant, pour la bonne et simple raison qu'en Pologne, les gens ont plutôt tendance à être Blanc, et Ranafout' qu'il existe d'autres pays en Europe. La Pologne, c'est l'Europe, point ! Pas parce que les Italiens seraient programmés pour être des xénophobes patentés, mais parce que l'Italie – ou plutôt les villes italiennes, puisqu'on est Napolitain avant d'être Italien, et partant, on n'est proprement Italien qu'à l'étranger – a une vision du monde, une façon de vivre, des valeurs, des mentalités, et surtout, une trajectoire historique et une construction nationale qui lui est propre, et très lointaine des tribulations d'un pays jadis suffisamment puissant pour faire transpirer son voisin russe avant d'être complètement rayé de la carte et recréé par quelques alliances politiques bien placées.

Les personnes dont le phénotype est différent de la majorité de la population se font très souvent demander d'où elle viennent. C'est agaçant à la longue, mais je peux encore comprendre la curiosité. Après tout, je demande aussi facilement à un Suisse s'il est Neuchâtelois, ou à un Américain s'il vient de l'Oregon. Là où cela devient malsain est que la réponse donnée satisfait rarement le besoin d'exotisme et de supériorité de l'interlocuteur. Clampin ne peut pas simplement répondre qu'il est Italien, même lorsque la question lui est posée en Suisse francophone et qu'il répond avec sa pointe d'accent italien plutôt que japonais. Ce qu'on lui demande, à ce brave gaillard, c'est de faire voyager, de parler épices, droits de l’homme bafoués et boules de Geisha, pas de bêtement venir du pays d'à côté.

Exemple de conversation-type.

- Crétin Premier (de préférence un client dans un de mes jobs alimentaires que pour mon plus grand regret, je n'ai pas le droit d'insulter en suisse-allemand) : Vous venez d'où ? (le vouvoiement étant bien sûr optionnel)
- Bounty Monogatari : de Suisse 
- CP (en insistant lourdement) : Non, mais je veux dire, vous venez d'où ? 
- BM (qu'est-ce que ça peut te foutre, pauvre tâche ?) : oh, du canton de Vaud. 
- Non mais vous voyez-ce que je veux dire, vous venez d'où ? 
- (OK, donc toi, t'as pas compris que j'ai pas à te déballer mon CV, coprolithe !) Non mais si vous tenez absolument à faire le listing sur trois générations, j'ai des origines haïtiennes, indiennes, amérindiennes, néerlandaises, françaises, portugaises et capverdiennes. 
- Ah, j'aurais dit Kényane ! Donc vous êtes Capverdienne ? (notons que mes origines haïtiennes sont complètement balayées, car le but est que mon pays soit sur la plaque africaine) 
- Non. (donc pour toi les Noirs sont un peu comme des chats et le but du jeux est de distinguer entre les chats Persans, les Angoras et les Forêts norvégiennes ? Puis après tu colles les différentes nationalités que tu croises sur ton album Panini, c'est ça?)
Certes, je pourrais simplement répondre que je suis Haïtienne, mais c'est laisser la porte ouverte à toute sorte de commentaires de type je-connais-quelqu'un-du-même-pays-que-toi-donc-tu-vois-qui-c'est / et ça te manque pas ? / etc. Que cette intrusion vienne de quelqu'un a qui je suis simplement sensée vendre un poney me met en boule. Pour moi, c'est un peu comme si on demandait :

- Comment tu t'appelles ?
- Jacqueline.
- Non mais en vrai ?
- Jacqueline.
- Non mais franchement ?
- Jacqueline Anne Cunégonde Piaihaut-Hucques.
- Ah bon ? Pourtant t'as une tête de Brunehilde. Çà te dérange pas si je t'appelle comme ça ?
Et si l'identité d'une personne était simplement celle dans laquelle elle se reconnaît et décide de transmettre ? Si on pose une question, pourquoi ne pas prendre la réponse pour une... euh... réponse ?


Et si tu as tenu jusqu'ici, je te souhaite une excellente année 2013 (et un poney)



2 commentaires:

  1. J'ai tenu bon jusqu'à la fin (je me contenterais de félicitations virtuelles)
    Je crois qu'une partie du problème réside aussi dans le fait que certaines personnes aiment mettre les gens dans des cases ça les rassure!

    Ma nièce de 16 mois est franco-marocaine, elle est née et vit en maghrebie.
    Moi je trouve qu'elle a la gueule de mon frère à tel point que j'ai du mal à dire son prénom (j'ai envie de l'appeler "christoph-ette", mon frère s'appelant christophe bref)
    A Noël certaines personnes de ma famille (on ne choisit pas sa famille hein) ont sortit des phrases à la con du genre "ah oui je trouve qu'elle typée"
    Typée???!!! typée quoi? typée-mon-frère ouais! En l'occurrence si elle avait le teint vraiment caramel (elle l'aura peut-être plus tard car il me semble avoir lu dans mes cours qu'on acquiert sa carnation définitive au bout de quelques années de vie) j'aurais moins réagis mais là elle a juste le teint aussi palot que son papa et le cheveu chatain, à tel point que c'est à se demander si c'est pas la fille de la factrice :p
    Attention je ne dis pas que je suis contente qu'elle ressemble plus à mon frère qu'à ma belle-soeur marocaine (qui en vrai est une réincarnation de Cléopâtre, c'est dire à quel point je lui souhaite de ressembler à sa mère)
    Mais ça m'énerve juste que les gens aient besoin de mettre des distinctions et de coller une étiquette pour bien rappeler les origines de chacuns...
    d'ailleurs en y repensant c'est marrant car les même personnes n'ont pas dit à ma cousine qui vient d'avoir un bébé avec un hollandais qu'il était typé...

    Comment répondre à des gens aussi c*** sans s’énerver? zatiz zeu kestion!

    ps: à long article, long commentaire...

    cecilou

    RépondreSupprimer
  2. Merci pour ce commentaire Cécilou, le PS m'a bien fait rire. Je suis complètement d'accord avec toi. Hélas, pour beaucoup, il n'y a qu'une seule normalité, et elle n'a certainement pas les cheveux bouclés ou les yeux en amande

    RépondreSupprimer