samedi 26 janvier 2013

Pink Different!

Aussi loin que remontent les souvenirs des membres de la génération Y, les petites filles aiment le rose, et les petits garçons aiment le bleu. C'est ainsi. C'est St-Marketeur qui l'a gravé en lettres de plastique fuchsia dans l'Evangile selon Mattel.



Et pourtant, les fillettes ayant grandi en bouffant des contes de fées à la truelle sur fond de robe couleur de temps de Peau d'Âne et autres pantalons dans la Caverne de la Rose d'Or, robe de bal jaune de Belle ou encore la tenue bleue, bifide et bouffante de Jasmin ont pu constater que même la très conservatrice Walt Disney Company ne cantonne pas les princesses impotentes au rose bonbon. A l'exception notable de Raiponce, qui, bien qu'à la base était sensé être axé women empowerment a tout de même une des héroïnes les plus cruches de toutes l'histoire du géant américain (voire de l'humanité). Blanche-Neige, ses petits oiseaux et sa robe jaune et bleue comprise.En revanche, suivant le cliché admis de nos jours, la gamme chromatique des tenues de princes ou héros masculins de Disney est restée limitée aux couleurs froides, à la rare exception du caricatural héros débiloïde d'Enchanted, quand les princesses, elles, avaient à leur disposition un vaste choix de couleurs chaudes et froides.





Source : www.fanpop.com


Sophie Gourion rappelle ici que l'apparition du rose comme couleur féminine par excellence est pourtant historiquement très récente. De plus, en-dehors de la parenthèse traditionaliste ayant succédé à la Seconde Guerre mondiale et le retour des hommes au foyer et au turbin, faisant comprendre que Rosie la riveteuse avait meilleur temps de retourner dans sa cuisine, le marketing genré était inexistant jusqu'au milieu des années 1980. Et pourtant, il a fait bien plus qu'empirer depuis.

Le sempiternel « les enfants choisissent eux-mêmes des jouets selon leur genre » a un caractère performatif. Beaucoup plus réceptifs au message des marketeurs, et aux règles en général, ils craignent plus que tout s'éloigner de la norme (entre 3 et 7 ans, le manquement aux règles est une trahison beaucoup plus grave qu'après 10 ans. La socialisation primaire étant très premier degré). 3 à 7 ans, c'est encore l'âge où on est contente de porter les mêmes vêtements, de posséder les mêmes jouets que sa BFF, bref d'être exactement dans la norme sociale. Aussi, si Mme Télé m'expliquent que les rôles des garçons et des filles est d'adopter certains loisirs, goûts et comportements particuliers, je dois m'y conformer. Dire qu'un objet ou une couleur est masculine ou féminine, c'est dire aux petits ce qu'ils doivent choisir.

Ceci dit, le marketing genré a un impact encore plus important lorsqu'il s'intéresse au garçons : Si avoir des attributs masculins pour une fille est discutable mais encore excusable, pour le garçon, aller à l'encontre du modèle du mâle alpha est une faute beaucoup plus grave. Une petite fille peut porter une salopette bleue en jouant avec un camion et rester mignonne. Un petit garçon s'amusant avec une poupée dans un cardigan rose est un futur homosexuel. Pas de ça à la maison.



Et pourtant, ce blog explique qu'historiquement, jusqu'aux années 1900, la vesture des tous-petits étaient la même : le blanc faisait foi pour de bêtes histoires de lessive à bouillir. Du point de vue social, l'important était moins de distinguer les garçons des filles que les adultes autorisés aux couleurs vives des moutards limités aux couleurs pastelles. Cette distinction par l'âge plutôt que le genre dans les jeunes années se voyait également dans le fait que les petits garçons portaient alors des robes jusqu'à 5 ans, tout comme leur sœurs. 

Franklin Delano Roosevelt enfant



Mieux : à l'origine, dans la tradition chrétienne, le rose était même la couleur des garçons, car le rouge, couleur royale exprimant la puissance par excellence car couleur du sang, était celle des hommes. Le bleu délicat et virginal renvoyait à Marie : il était lors l'apanage des donzelles. Ce n'est qu'après la Première Guerre mondiale que la tendance s'inversa, avec l'apparition des cols bleus – masculins. Il est d'ailleurs intéressant de constater que les prolétaires, socialement peu puissant se voyaient ainsi marquer par la couleur de la féminité, soit celle des êtres dominés.

Les tableaux Blue Boy et Pink Boy de Gainsborough montrent qu'au début du 18e siècle, les couleurs n'avaint pas la même résonnance qu'aujourd'hui.



Dès les années 1940, le rose fut estampillé couleur féminine par excellence. D'aucuns tiennent les nazis responsables de cette évolution en raison du triangle rose réservé aux homosexuels dans leur camps d'extermination; d'autres l'imputent à l'égérie de Mattel. Changement de génération oblige, des années 70 au milieu des années 1980, les vêtements pour enfant de même que les jouets revinrent à une neutralité: leurs parents les Baby-Boomers n'ayant connu ni guerre, ni récession, avaient moins besoin d'étaler leurs gonades sur la table pour faire comprendre ce qu'était un homme ou une femme. Des vrais. Par la suite, les échographies permettant de découvrir le sexe de sa progéniture, les développeurs produits ne tardèrent pas à sortir des langes roses ou bleus : diviser le marché pour mieux régner. Puis des couches-culottes, cette distinction a conquis l'entier des marchés, désormais segmentés entre XX et XY.

Simultanément, les développeurs produits n'ont pas hésité à s'imaginer que les femmes adultes, dans leur ensemble, étaient génétiquement programmées pour aimer le rose, comme Gourion le rappelle dans cet autre article. Ainsi, Wilkinson, Gilette et autres Bic commencèrent à sortir des produits coûtant le quadruple de la gamme masculine sous prétexte que la peinture rose se trouve dans les mines de diamant d'Afrique du Sud, juste à côté des épilateurs bruts. Dès qu'un évènement ou un produit est développé spécialement pour les femmes, il prend souvent cette teinte de fesses de bébé, des fois qu'on oublierait notre fonction unique d'utérus ambulants. Le rose a changé de sens. Il n'est plus un rouge en devenir, mais LA couleur de la douceur, de la féminité, pardon, de la fragilité, de l'enfance, donc de l'inabouti, et bien sûr, de la futilité.


(En même temps, un laptop pareil, je signe tout de suite : le kitsch, c'est la vie)

La deuxième vague du féminisme, celle de la fin des années 1960 a durablement interdit tout ce qui pouvait être genré. L'image erronée et méprisante de féministes incapables d'être « féminines » a longtemps perduré – et ce n'est que par pur optimisme que j'utilise la forme passée.

Pour une féministe, donc, il devient difficile d'avouer aimer le rose. Pour une féministe, il est difficile et paradoxal de se réclamer « féminine ». Le « féminin » devint peu à peu connoté très négativement au sein même de mouvements féministes. Parfois pas complètement à tort. Si on suit l'analyse de ce blog, le féminin, c'est l'absence de choix. Le masculin, c'est la normalité. Etre un garçon manqué n'est pas si négatif : c'est ne pas être une chieuse (le concept de fille réussie par contre est fort difficile à établir). Refuser les attributs dits féminins, c'est prouver qu'on était un être humain comme les autres. Ni salope, ni stupide, ni faible, ni douce, ni vénale, ni veule.

Bref, tout l'inverse de ceci :


Pour certaines femmes confrontées à un entourage exclusivement masculin, c'est parfois aussi se montrer d'une misogynie extrême en insultant leurs pairs par la féminisation (t'es qu'une gonzesse, fillette, salope, chieuse, etc.). Les forts signaux sexués commencent à freiner autant les femmes que les hommes : être réduite à sa simple qualité de machine à pondre / bobonne plutôt que de sujet pensant y est peut-être pour quelque chose.

Le féminisme en général rejette les stéréotypes genrés et l'obligation de s'y conformer, ce qui est à mon sens une bonne chose. Hélas, il arrive parfois que certains courants en créent de nouvelles, ce qui est moins heureux. Parfois en se fourvoyant dans la misandrie, parfois en prenant de haut d'autres femmes qui se sentent bien dans un mode de vie plutôt conforme à la vision genrée traditionnelle de mère au foyer ou se laissant aller à la coquetterie, féminisme dit lipstick ou cupcake. Parfois encore en rejetant une bonne partie des qualificatifs dits « féminins » ou « masculins » et en tachant de garder un esprit critique.


Le statut du rose ici est éminemment symbolique. Comme on l'a vu plus haut, le sens donné aux couleurs, comme tous les symboles, changent à travers le temps et l'espace. Rouge, rose, noir, jaune et bleu ne sont pas plus ou moins futile l'un que l'autre. Ce qui l'est en revanche est cette croyance soutenue en un déterminisme chromatique, où le mélange des couleurs deviendrait le départ de troubles de l'identité sexuelle jusqu'à la troisième génération. Un déterminisme des goûts selon le genre.



Longtemps, très longtemps, je n'ai porté pratiquement que du noir ou autre couleur insaturée et sombre, ne tolérant de me rattraper que sur la coupe : le rose, c'était pour celles qui chient des arcs-en-ciel et développent des techniques de malade pour s'en torcher les résidus:



Et pourtant, jusqu'à la pré-adolescence, le rose était avec le vert ma couleur préférée. Maintenant que je suis une adulte jeune plutôt qu'une jeune adulte, voire une adulescente, j'y reviens et assume beaucoup mieux mon amour du rose pâle, du vieux rose, du saumon, du violet, du pourpre – bref, vous voyez l'idée. L'amour du beau n'est pas à mon sens futilité. Ce n'est pas parce que je l'exprime dans la lecture d'heroic fantasy, les vêtements colorés de Valda Costa, de jeux vidéo, d'anime, au cinéma, au restaurant, lorsque je réalise un grand jeté parfait, mon amour des bains Lush, des rouges à lèvres M.A.C, des parfums Penhaligon's et des gratins de pâtisson au safran que je suis une demeurée incapable de comprendre les choses sérieuses, Les affaires d'homme. Comme la grande littérature, la recherche, le travail, la politique, le troubleshooting, la Maredsous, la guerre, les vaches, les Porsche et les patates. Ce qui importe réellement est l'existence et la possibilité d'un choix.

Que ce soit du point de vue marketeurs imposant le rose ou de certains courants féministes interdisant le girly, la façon de penser est essentiellement binaire : rose = fille / femme, ou greluche, enfant, esclave des messages publicitaires et formatage en tous genre. Au point d'oublier que le choix d'acquérir quelque chose se fait à la base plutôt en fonction de l'objet. Pour un stylo, un vêtement de sport ou un rasoir, je recherche la simplicité, le côté pratique, et surtout, le meilleur rapport-qualité/prix possible. En revanche, quand on entre dans le domaine du loisir, du plaisir ou de l'esthétique pure et dure, les manettes de consoles roses par exemple n'ont pas la même dimension de foutage de gueule qu'un bic spécial femelle décérébrée (attention, pléonasme) recèle.



Dans le cas de l'objet-plaisir, on rentre peut rentrer dans l'ironie. Ainsi, même si je comprends que la généralisation de l'ironie n'allant que dans un sens, répétant continuellement les mêmes messages sexistes, implique un premier degré camouflé en message humoristique, comme Feminist Frequency l'expose dans cette vidéo, je n'adhère pas complètement à cette idée. Vient un moment où en choisissant un objet considéré comme genré, kitsch au possible et rose poufiasse, on veut tout simplement se faire plaisir. Que ce soit par ironie ou tout simplement parce que ce rose-là reste une belle couleur.


Oui, j'aime jouer à Lollipop Chainsaw en buvant du thé avec des muffins au chocolat à portée de main. Ainsi j'assume complètement mon côté masculin en m'autorisant un objet rose de temps à autres. Parce qu'on peut être féministe et aimer le rose.


4 commentaires:

  1. Je passe (enfin) sur ton blog, que je découvre avec plaisir, parce qu'il me titille bien les neurones et qu'ils aiment ça. Je suis en pleines réflexions sur l'égalitarisme en général et le sexisme en particulier, ces temps, et tu apportes de l'eau à mon moulin. Merci.

    En revanche je suis une bestiole qui aime bien contredire tout et n'importe quoi, juste pour le plaisir de voir si un AUTRE système est possible. Juste pour tester si on ne s'enferre pas dans un modèle déjà tout prêt au lieu de tester quelque chose qui n'a pas encore été inventé.
    Plutôt que de penser "j'ai bien le droit d'être girlie/pinup/pépette (ce qui est tout à fait légitime) même si je suis féministe, et qu'on ne me dise pas que ce n'est pas compatible" (je comprends tout à fait le chemin de pensée hein)... J'ai envie de dire qu'on peut aussi tenter d'explorer ce masculin-par-défaut. Qu'on peut vouloir être forte, courageuse, musclée, bagarreuse, pas parce qu'on veut "jouer à l'homme", mais parce qu'on est Homo sapiens et que nos ancêtres avaient besoin de ça. Que peut-être que ce masculin-par-défaut est bêtement l'humain, en fait, et qu'on a commencé à genrer justement pour séparer les femmes, alors qu'au départ elles étaient englobées dans ce "genre dominant" (ce n'est qu'une hypothèse et je sais très bien qu'historiquement, notamment en Europe, ça n'a pas toujours franchement été le cas). Que l'humain n'était pas séparé en hommes-chasseurs et femmes-dans-la-grotte, mais que tout le monde était bel et bien chasseur... (et du coup, sûrement tout le monde dans la grotte l'hiver).
    En fait c'est le débat sur la publicité Lego qui m'a fait penser à ça (piqûre de rappel : premières pubs Lego montrant deux enfants, fille et garçon, jouant avec Lego ; et maintenant Lego qui sort une version "spéciale filles" en rose et paillettes) (à la base, Lego était donc généraliste, maintenant c'est devenu sexiste)...
    Bref je reviens à ma théorie du masculin-par-défaut : En fait, on n'a peut-être pas à être dérangées d'être englobées dans le masculin (même si biologiquement parlant l'allemand par exemple est plus logique, avec son féminin englobant). Peut-être que la femme-des-cavernes était bel et bien chasseur. Et j'ai dit chasseur, pas chasseuse, ni chasseresse.

    Cela dit c'est une théorie, je risque d'en changer dans quelques mois, mais ça me plaît d'explorer ;) Je profite maintenant de te dire que j'aime beaucoup ta plume, même si ton emploi des parenthèses et des références est encore plus élaboré que le mien et que j'ai par conséquent un peu de mal à suivre parfois (mais ne change rien, c'est peut-être aussi parce qu'il est 00h52 chez moi et que je devrais dormir depuis un bon bout de temps). J'apprécie tout particulièrement quand tu parles de nous autres Suisses, 'a me fait bien rigoler car c'est très vrai.

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    1. Je suis bien contente de te lire ici ma Sauvage! Et merci de tes encouragements! Oui, il paraît que je suis difficile à suivre, j'y travaille, j'y travaille :)

      J'abonde complètement pour la pub Lego, elle est d'ailleurs dans un des liens de l'article.

      En fait, je pense qu'il a du y avoir assez rapidement une dichotomie entre warriors-cueilleurs et Bisounours, simplement pas forcément sur la question du genre.

      Autrefois, j'étais bien plus butch (car le masculin pour les femmes n'est pas par défaut. Même dans le langage, puisqu'on continue à dire infirmières plutôt qu'infirmier. Une femme se comportant "comme un homme", c'est à dire normalement est exceptionnelle. Raisonnement courant, aussi bien dans la fiction que dans la réalité, mais raisonnement complètement schizophrène), c'est dans mon évolution face au féminisme que je me suis girlisée.

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