dimanche 10 février 2013

Victimes du crime

(Et si tu l'as toi aussi dans la tête maintenant, bienvenue dans mon monde).


L'autre jour, en faisant mon petit tour bi-hebdomadaire sur Vie de Meuf, je suis tombée sur un article faisant référence à Vie de Mec, un blog construit en réaction à Vie de Meuf et pour se moquer de ce que son auteur considère comme de la victimisation étalée à longueur de pages. Les deux blogs existent depuis bien 2.5 ans maintenant, mais j'avais complètement oublié jusqu'à l'existence du dernier. Déjà son côté foutage de gueule m'avait un peu agacée – certes il s'agit d'une position assumée, mais la démarche satirique ne prend que lorsqu'il y a un vrai second degré : quand on veut réellement se moquer du monde, on le fait bien, et on devient CEO chez Novartis.

Derrière le caca nerveux qui a poussé à la création de ce 3e VDM, il y a 4 points à relever. Le premier porte sur le calimérisme des quotes sur Vie de Meuf : ce blog n'est d'après lui qu'un autre coussin péteur sur lequel une poignée de féministes s'assoient pour balancer leurs flatulences émotionnelles (si tu trouves la référence, tu as tout mon respect).

Alors certes, il y a sur ce site quelques anecdotes qui traduisent davantage la susceptibilité ("environnementalisme" est aussi exclus de l'alphabet de base) de leurs autrices ou la goujaterie de leur entourage (combien de petits frères/sœurs sont passés par là?) plutôt que le côté strictement sexiste de certains comportements. Néanmoins, la vidéo d'une étudiante belge sur le harcèlement de rue et autres hashtags ayant circulé l'été dernier à ce sujet fonctionnent de la même façon : Il ne s'agit pas de se plaindre, mais de sensibiliser. Montrer que certains phénomènes ne sont pas isolés. Provoquer une prise de conscience. Parce que penser très très très fort à quelque chose pour qu'il se réalise ne fonctionne que si l'on s'appelle Jean Grey. Mettre le doigt sur un problème, et le publiciser à ce point sert à lutter contre des visions du monde et des stéréotypes prétéritant un genre par rapport à l'autre, du niveau le plus symbolique au plus drastiquement concret. Réduction de la valeur d'une personne à son physique seulement pour un genre ; Utiliser cette beauté comme valeur marchande pour un autre objet; négation / surévaluation des besoins sexuels et désirs de l'autre; négation de l'autre suivant qu'il ou elle se comporte selon les codes imposés à son genre ; Violence symbolique du langage, où contrairement aux normes en vigueur avant le siècle des Lumières, le féminin n'existe plus dès lors que le masculin apparaît (et à partir du moment où l'on pense avec des mots, les règles de grammaire ont un sens sur les relations entre femmes et hommes) ; Utilisation du féminin comme degré suprême d'une insulte (se battre/pleurer/etc. comme une fillette, avoir ses règles, etc.); Violence d'un type de langage qui importe de plus en plus de nos jours: l'image; violence physique bien sûr, non seulement pour prouver qui porte la (petite) culotte, mais surtout pour montrer qui a droit de vie et de mort sur le jouet animé qu'est l'autre.

Et si au bout de trois ans le propos peut sembler répétitif, c'est bien parce qu'à moins de graver le mot « idée » sur une balle, l'itération est une des meilleures façons de faire rentrer un concept dans la tête (les marketeurs de Juvamine l'ont bien compris) : Une femme n'est pas un doux petit sex toy de chair, fragile, niais, manipulateur et sans âme qu'on peut tabasser à l'envi, pendant qu'elle nettoie ton bordel alors qu'elle perd les eaux. Un homme n'est pas un violeur manchot, stupide, sale et paresseux, pissant sur tout ce qu'il trouve de vertical pendant qu'il mitraille tout ce qui n'est pas d'accord avec lui. Certains des éléments apparaissant sur VDMec pourraient aussi bien figurer sur VDMeuf, car montrant également que les hommes sont également victimes de la société patriarcale. Mais un homme ne peut pas être une victime. Donc c'est ironique.

Même sur les points qui paraissent les plus banaux : passer de la galanterie à la politesse n'empêche pas les petites attentions pour son/sa binôme. Et pour les personnes s'accrochant à l'idée que la galanterie consiste à faire entrer la dame en premier, sachez que cela va précisément à son encontre : Les hommes entrent ou sortent en premier afin de faire barrage de leurs corps au cas où Saddam Ben Laden attendrait en embuscade de l'autre côté de la porte. Tout de suite moins glamour.

Autant VDMec, comme beaucoup, confond féminisme et misandrie, autant ce site reste paradoxalement assez féministe dans sa considération juridique de ce que devrait être l'égalité pour tous et toutes, sans catégorisation. En revanche, le discours devient schizophrène quand il refuse l'existence d'une égalité des sexes, mais uniquement une devant la loi sans distinction biologique aucune. L'égalité devant la loi est LE combat du féminisme et le but est atteint dans nos contrées d'après son auteur (au passage, il y en a d'autres). Donc le féminisme n'a plus de raison d'exister. Ouais, mais Louloute, il y a une différence entre l'égalité sur le papier et l'égalité de fait. Et accessoirement, c'est un peu comme dire qu'il faut arrêter les restos du cœur, car la vraie famine est au Darfour. On trouvera toujours pire ailleurs, c'est par une raison pour ne pas améliorer les choses chez nous. Bel exemple de mansplaining (ou ici si tu préfères la faire en français). Accessoirement, il apparaît  en filigrane sur VDMec que femme = féministe. Et bien, à mon grand regret, c'est trèèèèèèèèèès loin d'être le cas.

Là où une question est intelligemment posée en revanche (oui parce que personne ne peut être complètement con), est dans l'action concrète menée par les « victimes » une fois le travail de sensibilisation terminé pour sortir du carcan qu'on veut leur imposer.

Car oui, s'il faut toujours l'aval de la majorité sociologique (dominants) pour changer une situation, la minorité sociologique (dominés) a également un travail à faire. Et ne pas se contenter de patauger dans la dénonciation jusqu'à plus soif, car le risque est grand de passer du doigt pointé de la justice au doigt dans le cul de la victime professionnelle.

En faisant un parallèle entre racisme et sexisme, c'est un peu le même mécanisme que le « c'est parce que je suis Noir, c'est ça? » utilisé à mauvais escient. Bien sûr que des gens se font discriminer sur la base de leur couleur de peau, orientation sexuelle ou au nom attribué à leur 2e chromosome. S'imaginer que tout le monde il est gentil est faire preuve d'une naïveté criminelle. Si tout le monde était gentil, les licornes et les dragons galoperaient encore joyeusement dans des forêts enchantées qui ont malheureusement été brûlées et bétonnées quand il ne s'agissait pas de les raser pour y faire pousser du soja transgénique.

Un jour, dans le métro, j'ai demandée à la femme assise à côté de moi si elle pouvait déplacer un peu son sac car j'étais très serrée. Devant son refus en termes fort peu diplomatiques, j'ai appuyé mon coude dessus, histoire de relâcher mon épaule endolorie (les bienfaits de la scoliose). Elle est partie d'un « c'est parce que je suis grosse, c'est ça ? ». Je dois avouer que celle-là m'a laissée coite. Non, mon petit chat, c'est parce qu'on est dans des transports publics et que t'as tout à fait le droit de mettre tes affaires sur tes genoux, comme tout le monde. Si je n'ai aucune peine à imaginer qu'en d'autres circonstances, son léger surpoids ait pu lui jouer plus d'un méchant tour, sa saillie était complètement à côté de la plaque. Il est donc évident que d'aucuns se comportent comme les derniers des crétins, mais considèrent toute réaction négative comme le -isme les concernant. Et cela n'a rien à voir avec le fait qu'éteindre ta clope dans l’œil de la voisine du 3e n'est pas forcément un comportement socialement acceptable.

Troisième point, peut-on combattre les inégalités en érigeant des catégories ?

Ha!

Putain de bonne question!


Égalité ne signifie pas formatage absolu. Ce n'est de loin pas ce que recherchent la majorité des mouvements féministes (ouais parce qu'il y en a plusieurs, un peu comme les Vert ; t'as les Verts, les Verts Libéraux, les Verts au Mali, les Verts chez Cléopâtre, les Verts des étoiles, les Verts font la cuisine etc. Ben là t'as des misandres, des lipsticks, des butch-fem, des Femen, des protestantes, des classistes – aussi bien de la haute que des moins favorisées – des qui tapent dans l'intéressant concept féministes-mais-misogynes – nan, parce que la maternité, c'est pour les tapettes –, des LGBT et autres lettres entrant dans cet acronyme, des homophobes, etc. Bref, autant de titres que pour Martine et Astérix réunis).

Au contraire, le droit à la différence est fréquemment demandé. C'est un droit à la reconnaissance plutôt qu'une uniformisation des individus qui est demandée. Le droit d'être grand, poilu, Malaysien, pied-bot, sexy, blond, etc. sans rencontrer des difficultés basées sur ces critères (cachés ou explicites) pour trouver un appart, se faire contrôler plus souvent dans le bus, ou tout simplement voir ses arguments balayés non par rapport à leur validité intrinsèque, mais à cause d'un ensemble de caractéristiques biologiques et/ou culturelles de la personne qui les émet. Egalité dans la possibilité de mener sa vie. Sans mettre sur le même pied des comportements entre adultes consentants et des crimes abjects (non, être trans' et être pédophile, ce n'est pas du tout la même catégorie).

Si je n'aime pas être mise dans une case, je me rends de plus en plus compte que l'absence de case est difficile. En revanche, puisqu'il faut choisir le moindre mal, autant utiliser les cases dans lesquelles les principaux concernés se reconnaissent, et surtout, rendre ces cases perméables (genre autoriser les bi-nationaux, bi-sexuels, bi-Oman – oui j'ai bouffé un clown triste ce matin)

Par exemple, je fais partie de la communauté des gens qui ont deux grains de beauté sur le sein droit, en même temps que j'appartiens au groupe des binoclards. Par contre, qu'on ne me confonde pas avec ceux qui en ont un sur sur l'épaule gauche. Il y en a des très sympas, mais je ne me reconnais pas dans ce groupe.

Quatrième question a.k.a. WTF d'or 2013: Faut-il combattre toutes les inégalités ?

Euh, oui ? Or die trying... Tant qu'encore une fois on parle de droits d'adultes consentants à mener leur barque sans empiéter sur les plates-bandes de personne.

La vraie question est comment.


Coming soon : de la discrimination positive

Et un grand merci aux lectrices et lecteurs de ce blog. Vos retours me font un grand chonocoeur


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