dimanche 31 mars 2013

"Je" dit

Previously, in Bounty Monogatari

Nous avons fait des cookies, bu du thé, fait un petit tour au Japon et relevé deux ou trois construits dans le langage des femmes et des hommes, rapport à la politesse innée des unes et la grossièreté naturelle des autres (après tout, le critère premier de distinction d'un homme bien éduqué est de ne pas uriner dans le lavabo). Nous allons donc continuer sur le thème du genre et du langage, cette fois, tu t'en doutes sur le rapport aux autres et à soi.

Les études-genres sont relativement nouvelles, n'ayant explosé que dans les années 1970 aux Etats-Unis, et une dizaine d'années plus tard en Europe. Alors que certains en France renvoie l'idée de rôle social au niveau de la théorie plutôt que du fait, la plus grande partie de l'Europe le comprend comme un construit.

Lorsque la linguistique s'est tournée vers le sujet, ce fut dans un premier temps dans une lecture essentialiste, avec l'idée que les femmes parlaient vénusien et les hommes martien, rapport à la propension des premières à broder des poneys sur les abdos extra-terrestres des Riddick en puissance.


Je suis un homme, mais je souffre

On parlait alors de genderlect, contraction entre gender et intellect. Intéressant, car pendant la même période, certaines études linguistiques portaient sur la différence entre le parler des homo- et des hétérosexuels, les lesbiennes et gays étant justement transgenre, dans la mesure où ils ne remplissent pas leur rôle traditionnel de respectivement damoiselle à déflorer après l'avoir sauvée d'un stalker tyrannique doté de pouvoirs magiques ; ou de super-saïans queutards et handicapés de la communication, respectivement. Comme quoi, seul le parler masculin hétérosexuel entre dans le domaine du normal.

Les études portant sur le genderlects mettaient largement en avant l'idée que les hommes parlent volontiers à la première personne quand les femmes utilisent plus volontiers les deuxième et troisième personnes. Les premiers se mettent en scène quand les deuxièmes se mettent en retrait dans les conversations de tous les jours. J'ai un tout petit peu envie de dire boulechitte (parlons français), car cela s'applique à tout couple dominant/dominé.



Les critiques essentialistes ont tendance à mettre un peu tout le monde dans le même panier, en dépit des autres variables sociologiques lourdes (âge, formation, etc.). Elles ont tendance à inverser les effets et les causes, ce qui force les résultats. Là où cette théorie essentialisante et éculée du genderlect peut devenir pertinente, en revanche, est dans la manière de se désigner. Il existe en japonais plus d'une vingtaine de « je » signifiant le genre ou la condition sociale des interlocuteurs. Les très masculins ore, boku, waga, ware ; les très formels watashi, watakushi ; les très féminins atashi ou uchi (qui à la base, signifie intérieur, maison). Atashi est d'ailleurs une déformation de watashi/watakushi, soit les formes les plus honorifiques du « je ». En fait, les « je » masculins forment la plupart des « je » tout court ; Tout un programme, dans une société où l'individu cède la priorité à la société.

Une femme utilisant le vocable masculin boku (prononcer bokou) est

a) une artiste
b) de mauvais genre (c'est le cas de le dire!)
c) une barbare incapable de comprendre la subtilité de la langue japonaise (qui sur d'autres points est absolument magnifique, je ne reviens pas là-dessus)

Un homme utilisant atashi est

a) une tarlouze
b) une lopette
c) une tapette

Pourtant, bien que l'homosexualité masculine passe dans les yaoi, d'un point de vue général, il n'y a en réalité pas davantage de gays au Japon qu'en Iran.


Plus proche de nous, la différenciation entre « je » féminin et masculin a tendance à s'avérer déjà plus exacte lorsqu'ils s'agit de femmes fictives, sur écran ou sur papier, à partir du moment où la plupart des séries ou bouquins échouent lamentablement au test Bechdel. 30 ans plus tard. Les femmes fictives ont maîtrisé l'utilisation du « je », notamment dans les publicités pour yaourt ou lessive (et encore, il est rare qu'une femme fasse sa propre lessive, il s'agit plutôt de celle de son fils ou de son cher et tendre, mais passons, après tout les femmes n'aiment pas porter de vêtements propres). Le vrai « je » féminin en marketing se cantonne la plupart du temps aux produits cosmétiques. En revanche, il faut manipuler ces affirmations avec des pincettes lorsqu'il s'agir de femmes IRL.


Selon cette étude d'Agnès Bucaille-Euler, il y a aussi une part de culturel dans l'appropriation du « je » : en 1993, les femmes allemandes étaient plus enclines que les Latines à entrer dans le « je ». En revanche, ce qu'elle ne relève pas est que l'Allemagne venait d'être réunie, et toute une cohorte de femmes habituées à travailler en-dehors du foyer venait d'intégrer ses rangs. Ce qui est merveilleux avec le communisme tel que compris au XXe siècle est que tout le monde est dépossédé en même temps, quel que soit le sexe : face aux hommes, les Est-Allemandes jouissaient de davantage d'indépendance que leurs voisines d'Outre-Mur, bien que le bien-être familial fût tout autant considéré comme relevant de leur unique ressort. Si l'on reste dans une perspective plus proche de l'utilisation du « je » entre dominants et dominés, Bucaille-Euler soutient que le féminisme a ouvert de façon générale une autre sorte de « je », cette fois égocentrique au sens étymologique du terme : une « auto-détermination de la femme individuelle ». Un complexe de femme blanche courant pieds nus en boubou dans les prairies (ou de nappy commandant son beurre de karité bio sans passer par les bons et loyaux services de Monsanto).

Tu reprendras bien quelques cookies ? Yeah baby, coming soon, une part 3. Ouais, enfin « soon », on se comprend hein !

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