mardi 12 mars 2013

Le Dit du Dit


Pose une boîte de cookies et un demi-litre de chaï à portée de main, retape tes coussins, fais sortir ton chat, préviens tes proches et mets-toi le dernier Erik Truffaz, ça va être long. Mais si tu restes, j'enlève le haut.

A la base, aujourd'hui, je voulais te toucher deux mots sur le parler féminin légitime. Les hommes et femmes n'étant pas égaux pour tout le monde, les langages attribués aux uns et aux autres ne sont pas les mêmes. Cela est sans doute lié au fait que les femmes sont de pauvres petits animaux en sucre cristallisé, mais bio, que l'évocation de vocables faisant référence aux parties joyeuses (toujours pas compris en quoi elles devaient être honteuses) risquent de faire fondre façon Sorcière de l'Ouest.



(où tu remplaces l'eau par un cumshot verbal)

Dans la plupart des pays, c'est sur les frêles épaules des femmes (et entre leurs jambes aussi) que reposent l'ordre ou le changement social, la tradition et le progrès. Inventée, la tradition. Il n'y a que dans le Roi Lion qu'elle remonte à des générations. Dans les faits, rares sont celles qui ont plus d'un siècle (un pet de mouche à l'aune de l'Histoire).

Dans la plupart des pays, il y a le langage des hommes, fait de dits, d'évidences, celui qui s'extériorise. Il est normal. Il peut parfois se permettre d'être ordurier sans être laid, car cette grossièreté est libératoire, il peut créer une connivence quand l'orateur et le récepteur se considèrent du même niveau. C'est pourquoi cette grossièreté passe entre pairs, mais beaucoup moins entre personnes de positions sociales différentes. L'homme doit être libre. De l'autre côté, il y a le langage des femmes, qui à l'instar de celles qui l'émettent, transpire le bon goût en chiant des arcs-en-ciel. Il est fait de non-dits, il tergiverse, ne va pas au fait. C'est fourbe, une femme. Il n'empêche que si un mot vulgaire est sensé être plus dérangeant dans la bouche d'une femme, c'est bien que le statut de la gent féminine ne tutoie pas complètement celui de ces messieurs.

Au Japon, pays où il y a encore 27 ans, les femmes marchaient systématiquement trois pas derrière leurs maris ou amants (ressors tes vieux dessins animés, c'est édifiant) et étaient légalement considérées comme inférieures aux hommes, la distinction du langage selon le genre est particulièrement frappante. C'est un exemple extrême pour illustrer mon propos, à partir du moment où le japonais, bien plus que l'anglais britannique ou l'allemand, est par excellence la langue de la politesse, tout en s'inscrivant dans un contexte d'une grande misogynie.

Pour beaucoup, "Women's speech is characterized by elegance, that is, gentleness and beauty" (Kikuzawa Sueo) et ce genre d'idées ne se limitent pas aux fondateurs de la linguistique japonaise . De plus, la voix de la femme parfaite est tellement aiguë qu'elle ferait pleurer la version Chipmunk de Kurt Hummel. Ceci parce qu'une voix haut perchée serait plus attirante pour la gent masculine. Les concours de miss de l'archipel se basent donc sur l'aptitude à briser le cristal selon la distance. Et l'exagération des aiguës n'a naturellement rien d'un construit pour les millions jeunes femmes tenant à rester ka-wa-ii dans une société où en-dehors de la norme, point de salut (ブス, laideron en japonais est la pire des insultes à l'égard d'une femme ; ce n'est pas pour rien qu'à l'instar des Mille et une Nuit ou de la plupart de nos contes, le folklore japonais assignent aux femmes vieilles et laides les rôles les plus choupi, tels que marâtres, sorcières, maquerelles et autres joyeusetés).


Source: freedomawaitsme

En gros, d'après Miyako Inoue1, le langage spécifique des femmes s'est construit entre la fin du 19e et le début du 20e siècle, avec la standardisation du japonais (autrement dit, entre l'ouverture forcée des frontières japonaises par les Américains, la guerre avec la Chine de 1894-5 et celle avec la Russie 10 ans plus tard, le besoin de se construire en tant que nation s'est fait fortement ressentir et s'est traduit par une systématisation du japonais). Copiant le style épuré des nouvelles à l'occidentale, une petite élite intellectuelle masculine préféra le parlé coloré des lycéennes pour retranscrire le langage féminin au langage honorifique des femmes de l'ancienne classe des samurai (des nobles, quoi). Avec le début de l'industrie de la presse, ce style s'est vu copié en masse, et devint vite la nouvelle norme (et si tu ne crois pas au pourvoir des media sur le langage courant, regarde comment on est passé de « sérieux » à « sérieusement » grâce à une poignée de mauvais traducteurs de séries américaines). L'idéal capitaliste et bourgeois de la bonne mère et de la bonne fifille, douce, obéissante, et il faut le dire, con comme un ballon (je rappelle que pendant la parution de Fruits Basket, Tohru Honda était considérée comme l'idéal féminin) n'ont fait que consolider cette norme.


 Source: http://cam17.bloxode.com/ OU GIF

De nos jours, on craint que ce japonais « élégant », « de toujours » disparaisse. Il n'empêche que la normalité, les valeurs, la Tradition, la force de la nation, et tout autre alibi pour un maintenir un statu quo en matière de rapport de forces reposent une fois de plus sur ce que font et disent les femmes, ou plutôt ce que certaines personnes considèrent comme ce qu'elles devraient faire et dire – souvent dans l'intérêt de la société, c'est-à-dire, de la gent masculine. Je rappelle que pour le Premier Ministre japonais actuel, une femme ménopausée n'a plus aucune utilité. En effet, ce sont bien des écrivains hommes qui ont décidé pour longtemps de ce que devait être le parlé féminin du japonais moderne.

Ce type d'analyse est transposable, toutes proportions gardées, à d'autres sociétés, dont celles de la vieille Europe.

Le parler féminin doit nécessairement être plus agréable à l'oreille que le parler masculin. Il est fréquemment dit que le langage grossier ou vulgaire est immonde dans la bouche d'une fille. Surtout lorsqu'il touche au corps. Il s'agit alors de tarifer la conversation ou d'exorciser la mécréante: le caractère proprement effrayant de l'Exorciste résidait pour une bonne part dans le langage ordurier de la petite fille, complètement scandaleux à l'époque – et à présent ridiculement désuet, raison pour laquelle ce film a si mal vieilli. Après tout, dans la plupart des langues européennes, les insultes sont à base de cul, puisque l'acte d'amour est péché. 
 


La truie est en moi, tout ça
Source: http://ptibigoud.p.t.pic.centerblog.net/

La vulgarité n'est pas plus belle chez les hommes que chez les femmes (quand bien même Lambert Wilson la rendait poétique dans Matrix : reloaded, et Colette Renard, dans cette célèbre chanson). Cette vulgarité se traduit en paroles quel que soit le deuxième chromosome, et au niveau du paraître, cette fois presque exclusivement du côté du x2 – contrairement au string dépassant du jean féminin, le caleçon apparent d'un jeune homme laissant transparaître un fessier bien ferme n'est que rarement considéré comme potentiellement excitant pour la gent féminine, donc vulgaire. Il est juste idiot, ce qui est beaucoup moins grave.

La vulgarité, c'est chercher à choquer, cela renvoie à l'ordre de l'indicible. La femme est un tabou social, l'homme non (si le corps des femmes était considéré comme normal, il y aurait beaucoup moins de chair exposée pour vendre du mobilier ou des voitures, et beaucoup plus d'hommes à moitié nus pour vendre des tampons ou du dentifrice, bien que des séries comme Arrow tendent à équilibrer la chose). Une langue utilisant toujours ses objets tabous comme summum de la vulgarité, nombre de grossièretés désignent les femmes en général, des attributs féminins ou les femmes du proche entourage de l'insulté. Claudine Moïse  pense dès lors que ce peut être une des raisons pour lesquelles les femmes préfèrent un langage plus châtié – du moins dans les banlieues françaises : Les jeunes hommes (nécessairement pauvres et violents, de la même manière que les enfants africains sont obligatoirement entourés d'un cortège de mouches) se construisent en tant qu'alpha male dans un langage extrêmement brutal. Les jeunes femmes éviteraient ces écarts, notamment parce que l'agressivité de ce langage est essentiellement tournée contre elles. J'ai toutes les peines du monde à partager cette idée au vu du nombre de femmes dont le répertoire d'injures tape largement dans la misogynie. Pour moi, se réapproprier le tabou est aussi s'en libérer. Même, et surtout quand on est ce tabou.



Arrow où un fan service ne se  destinant pas aux hommes hétéros.

Une autre raison avancée par Moïse expliquant la politesse spécifique du parlé féminin relève du classisme : dominées par les hommes de leurs groupes, elles cherchent à s'exprimer comme la classe dominante, c'est-à-dire dans un langage un tout petit peu plus élaboré que putain-sujet-sa-mère-verbe-boloss-complément-sa-race. Paradoxalement, les femmes du milieu auquel ces dernières aspirent à appartenir ne refrènent pas forcément une tendance jubilatoire à la coprolalie. Après tout, il n'est pas nouveau d'estimer que les classes tenant le haut du pavé ne s'expriment jamais qu'en utilisant le langage le plus gracieux (not. p.95). Et pourtant, selon une légende urbaine obtenue de source sûre par ma petite sœur archéologue, nos amis hellènes gravaient déjà sur leurs antiques tablettes leur manque d'intérêt en termes que seul le temps a su rendre spirituels.

J'arrive déjà mieux à comprendre l'argument classiste, mais cette étude met en avant une idée nettement plus réaliste : les gens, hommes comme femmes, tendent à parler comme les personnes à qui elles s'adressent le plus souvent : des mécanos adoptent un vernaculaire de mécano ; les intellos usent et abusent du subjonctif imparfait ; Les femmes et hommes s'occupant de jeunes enfants parlent le « bébé » et font plus attention à leur vocabulaire.

Le ton joue dans la même catégorie : bien sûr, il y a des différences physiologiques entre femmes et hommes qui font qu'en moyenne, les premières ont la voix moins grave que les deuxièmes. Néanmoins, il semblerait qu'il y ait une part de construit dans les voix suraiguës comme je le mentionnais plus haut. Jusqu'au dernier tiers du 20e siècle, en ne parlant qu'à des tous petits, où en n'ayant pas grand'chose d'autre à faire qu'être un joli petit rossignol en quête d'un bon parti, les femmes avaient plutôt tendance à avoir une phonation haut perchée. Depuis qu'elles doivent se faire écouter dans un cadre professionnel et ont une existence en-dehors des services qu'elles peuvent rendre à leur seigneur et maître, leur tessiture tend à se faire de plus en plus grave – tout en restant en moyenne moins grave que celle de ces messieurs. Une illustration de cet éloignement de l'idée de la voix de stridente comme quintessence de l'expression féminine peut être l'évolution des chants des princesses de Disney. Entre Blanche-Neige et Pocahontas, il y a un monde.





Un autre point montrant que l’intonation de la voix est partiellement un construit réside dans le fait que les Français n'ont a priori pas de différences phénotypiques fondamentales face aux Suisses ou aux Américains. Pourtant, nos voisins ont souvent à vue d'oreille une tierce de plus que l'Helvète francophone moyen. La distance devient encore plus impressionnante face à l'anglais américain, où le gouffre monte presque jusqu'à l'octave. Enfin une dernière illustration de ce construit réside dans ce qu'on appelle par exemple les « voix de Black » VS « voix normale universelle de Blanc » interdisant par exemple aux acteurs francophones noirs de doubler un acteur blanc, car du fait de leurs os dans le nez, le timbre des chamitiques tend à résonner tel le caisson de basses d'un concert de Skrillex.

Mon but n'est pas d'asseoir la vulgarité comme un droit absolu et irrévocable (même si dans l'absolu, pourquoi pas, si d'aucuns s'y éclatent) que l'ensemble de la société doit brandir en oriflamme. L'idée est plutôt de souligner que l'assignation d'une façon de s'exprimer selon le sexe revient à entériner des rôles sociaux différents sur ce même critère. Si un comportement est vulgaire pour un sexe et non pour l'autre, c'est qu'il y a, genre, un problème : l'homme est humain et la femme est un mystère. Il est impossible d'être la sainte que la femme bien est sensée être. A la place, nous sommes bêtement normales.

Bien, à présent je remets mon bonnet (tu t'attendais à quoi?) et vais lancer une nouvelle fournée de cookies figues-noix de cajou-romarin-parmesan. Parce qu'il fait froid, et qu'il va y une part 2.

1 Inoue, Miyako. 2002. « Gender, language and modernity : toward an effective history of Japanese women's language » in American Ethnologist, Vol. 29, No. 2. May, pp. 392-422

7 commentaires:

  1. Je te le redis: j'adore te lire! Vivement la suite!
    Bises
    Mary

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  2. J'adore !!!
    Tes cookies ils déchirent, ton article aussi et je m'en vais de ce pas, le partager sur FB.

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  3. Passionnant et drôle, j'attends l'acte 2 avec impatience!

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  4. Et bourré de fautes d'orthogaffe! je corrige dès que Blogger cesse de planter.

    Merci infiniment pour votre soutien!

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  5. Très intéressant cet article. Résonnent encore dans mes oreilles des "c'est vulgaire une femme saoule" ou encore "de tels mots sont affreux dans la bouche d'une d'une jolie fille".
    Tout un monde à rééduquer.

    Sinon, je n'ai pas compris, les américaines ont la voix plus grave ou plus aigue que les suissesses?

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  6. Bonjour Anonyme, merci de ton retour, et désolée du retard dans la réponse:

    en gros, du plus aigu au plus grave nous avons:

    les français.e.s (eh oui, les hommes aussi)
    les suisses
    les américain.e.s

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