vendredi 10 mai 2013

Le Dit du Langage

L'amour des francophones pour l'immuabilité est légendaire : il se constate déjà dans le refus jusqu'à janvier 2013 d'abroger les lois et décrets interdisant aux femmes de porter pantalon, en vertu du haut niveau de ridicule desdites lois (je n'ai toujours pas compris en quoi cet argument était pertinent). Il se constate également dans le réflexe d'opposition basique à toute simplification de la langue. Son bon usage permet de distinguer entre intellos et imbéciles depuis les lumières et surtout le 19e siècle. Cela vaut pour les livres, la Culture, le langage, pour tout. Sous nos contrées, un français parfait est recherché par tous, alors que seuls les anglophones non natifs utilisent au quotidien une syntaxe parfaite. Enfin, la simple existence d'une Police du Langage – a.k.a l'Académie Française – en dit très long sur notre rapport au changement. Pour une fois je ne ferai pas de détour par Yamato, car le japonais ne connaît ni masculin, ni féminin – ce qui ne l'empêche pas de distinguer entre langages féminin et masculin.

Alors oui, changer les habitudes de langage est pénible, surtout lorsqu'il s'agit de verser dans le politiquement correct. Après tout, dans les années 90, nombreux étaient ceux qui défendaient mordicus l'usage selon lequel les têtes en choco devaient rester nègres. Détails, détails, le diable portant pourtant Prada se cache dans les détails. Pourtant, au commencement était le verbe, et c'est avec le verbe que l'on pense et crée le monde.


Là-dessus, les francophones sont élitistes. Notre langue est difficile, c'est un fait. Il est donc hors de question de la réformer, que ce soit dans le sens d'une simplification ou d'un changement de philosophie. Bien sûr, cela dépend de l'ampleur de la modification. Somme toute, passer de « nègre » à « noir » n'impacte que peu les conversations quotidiennes. Surtout maintenant que les biscuits « Bamboula » (synonyme de « nègre » dès le 19e siècle) ont mystérieusement disparu. Et oui, les mots et les images ont un impact sur la formation des valeurs. Asséner dès le plus jeune âge dans l'esprit des enfants que Noir égale sauvage à la tunique en peau de panthère (ou que tous les Asiatiques font du kung-fu. Tous ! ) a un impact de longue durée sur la vision du monde, surtout au moment où les Noirs européens étaient supposés être connus comme le dahu. Pourtant, des Noirs ou des Orientaux ont habité le continent européen sans discontinuer depuis trois millénaires. L'élimination de noms de sucreries racistes s'est faite grâce à une volonté politique, mais aussi parce que la population était prête à accepter cette idée. Ce n'est pas le cas avec la féminisation du langage. Volonté politique il y a, mais elle coexiste avec un rejet massif de toute tentative de retirer à la langue de Molière un peu de son sexisme.
Dans cette publicité pour les biscuits Bamboula, les mauvais sauvages se jetant sur le négrillon européanisé et aux lèvres minuscules sont frappés d'hypertrophie labiales, mais c'est sans doute une heureuse coïncidence. On laissait les potes tranquilles dans les années 1980.


Le politiquement correct dans le langage se réfère en Occident plus facilement aux races alternatives (ouais, il y a white et non-white) qu'aux questions de genre. Lorsqu'il s'agit de repenser l'entier de la grammaire française en supprimant la soi-disant neutralité du masculin, l'entreprise fait peur, ce qui est compréhensible. Ce qui l'est moins sont les raisons avancées le plus souvent pour contrer l'inclusion de l'ensemble du genre humain dans le langage : On a toujours fait ainsi ; ouais mais le masculin est neutre ; c'est beaucoup trop compliqué : tu crois pas qu'il y a des problèmes plus importants à régler, comme les Indiennes, là-bas, très loin, qui se font violer à tours de bras, alors que chez nous on laisse des Femen se balader à poil !

La neutralité du masculin est un fait récent, au regard de l'histoire. Émise à la base au 17e siècle, c'est vers le 18e siècle, quand le « Peuple » est avant tout devenu roturier et masculin que l'idée d'une neutralité s'est décidée comme relevant exclusivement du sexe supérieur. Celui qui dépasse.
Après tout, l'idée que le suffrage universel en France date de 1848 et non de 1945 est extrêmement présente. Pour relativiser, en Suisse, l'Argovie a attendu 1991 pour autoriser le suffrage féminin. Berne a attendu 20 ans et un coup de semonce de l'Europe pour que la Constitution soit appliquée partout. Encore 20 ans plus tard, donc maintenant, une Argovienne est au Conseil federal. Doris Leuthard est en charge d'un des plus gros département et figure parmi les 10 meilleures personnalités politiques que la Suisse ait jamais connues. 
Source: http://boumbox.wordpress.com/

Le terme « homme » pour « humain » vient assez évidemment du latin « homo » qui veut dire... Humain... Mais petit à petit cet « homme » dérivant de « homo » a subi un glissement sémantique le rapprochant de la racine « vir », qui signifie « humain de sexe masculin ». Cela vaut encore de nos jours, y compris dans les représentations : Monsieur Renard ressemble à un Renard, quand Madame Renarde porte du rouge-à-lèvres. Ce n'est jamais Madame Renarde représentée de façon neutre contre un Monsieur Renard avec une moustache.

Par exemple, devine quelle fut une des premières mesures de notre bien-aimé Conseiller fédéral (pour faire court, on va dire que c'est un de nos 7 premiers ministres) en charge des affaires étrangères en accédant à son nouveau poste : 

a) Offrir les bons services de la Suisse à Kim Jong Un, qui à l'instar de la plupart des dictateurs du monde, offre au Pays des Vaches Violettes une place particulière dans son petit cœur de plutonium. Après tout, il a fait ses études dans mon université et en même temps que moi. Si ça se trouve, on a pris le métro ensemble. 

b) Mener une fronde pour protéger le secret bancaire : Quitte à ce que l'argent des autres se retrouvent dans un paradis fiscal, autant que cela reste entre gens civilisés. Après tout, personne n'a mené de guerre conventionnelle contre la Suisse depuis le 19e siècle, il reste donc en sécurité, bien caché sous du papier alu.
c) Revenir sur la mesure symbolique de la Conseillère fédérale précédente en rétablissant le terme « droits de l'homme » (de préférence blanc, banquier et hétérosexuel) en lieu et place de « droits humains ». Parce que « l'humain » prête à confusion, contrairement à « l'homme » qui est neutre (t'façons, se battre pour ses froits est un délire de gonzesse, de tapette ou de Bougnoule).
 
d) C'est quoi cette histoire de 7 Premiers Ministres ? Bandes de tarés ! 


Hint: Monsieur Burkhalter aime les vrais combats, ceux qui vont dans le sens de l'Histoire.



Ma tête en apprenant que Didier Burkhalter avait choisi la troisième option Source: http://culturallydisoriented.wordpress.com/

Le français partant du principe général que la forme antérieure est la plus élégante, l'ancienne règle de proximité (la fraise et le chou sont sains, mais le chou et la fraise sont saines) devrait séduire. Seulement, il s'agit de faire semblant de ne pas voir le problème dans l'appellation « tête de nègre », parce que le changement bouleverserait des habitudes. Puis inventer de nouveaux pronoms où ni le féminin, ni le masculin ne primeraient, comme « illes » qui, fait d'une certaine manière écho à la formule anglaise « they » serait somme toute beaucoup de tracas pour une démarche des plus symboliques. Mieux vaut s'occuper des droits d'habitantes de pays lointains, très lointains. Encore une fois, non seulement agiter les troubles extrêmement sérieux du Darfour ne vont pas faire passer plus de petits pois dans l'estomac récalcitrant ; mais surtout, il est possible de combattre sur plusieurs fronts en même temps. Il paraît même que sans cela les Européens porteraient aujourd'hui davantage la moustache tronquée que la barbe faussement négligée.

Or, à l'instar du détesté bobo-qui-fait-mieux-que-tout-le-monde, le politiquement correct attaque les gonades du bon peuple avec autant d'efficacité que de l'acide de batterie injecté directement dans les glandes de Bartholin. Oui, c'est un peu douloureux.

Dans politiquement correct, il y a correct : on peut parler faux. Parler faux n'est pas faire des erreurs de langage (face de citron est grammaticalement juste, même si je doute qu'un Laotien soit ravi par cette dénomination). C'est employer des termes inconvenants, comme « Hé, salope, tu suces ? » plutôt que « Bonjour ».  



Dans politiquement correct, il y a aussi politique, donc propre à la société organisée. Le politiquement correct est ce qui par consensus est considéré comme acceptable par un ensemble de personnes. Par ses détracteurs, il peut être compris comme un ensemble d'euphémismes et de coquetteries handicapant la compréhension (où une aveugle n'est que malvoyante, quand bien même elle ne voit pas « mal », mais pas du tout) ; une police de la pensée (c'est à dire que les têtes en choco n'ont pas la même saveur : à l'intérieur, il y a du blanc battu) ou encore une façon neutre, respectueuse et non blessante de se comporter.  

Après, s'il y a politiquement correct, il y a politiquement incorrect. Il y a donc un parler faux. La police du langage apprécie souvent peu les néologismes (comme les « smileys » ou les « illes »). Elle n'est pas fan non plus de l'utilisation de termes féminins, pourtant anciens, désignant des fonctions que le « bon français » ne réserve qu'à une élite au masculin : Les autrices ou doctoresses doivent céder le pas aux auteurs et docteurs. Des noms pourtant à consonance neutre doivent artificiellement se féminiser pour que les femmes y soient comprises : les juges deviennent jugesses et les Suisses, Suissesses. Le Tribunal Fédéral s'appuya d'ailleurs sur ce tour de passe-passe linguistique pour refuser aux dames le droit de vote en avançant qu'il était un peu cavalier d'inférer que les Suissesses faisaient partie de la population suisse, puisque la Constitution n'autorisait le droit de vote qu'aux seuls Suisses jusqu'aux votations de 1971. Ce suffixe en -esse signifiait à la base « femme de » : la Ministresse était la femme du Ministre. 
Parce que fonction n'est pas genre.


Source: http://jesuisunevraiefille.tumblr.com/ 

On ne compte plus les articles mettant en avant que si des adjectifs comme « policière » ne heurtent pas l'oreille, il n'y a pas de raison que le substantif pose problème. On ne compte pas non plus les articles soutenant mordicus la thèse inverse. Il y a quelques temps, l'Odieux Connard s'en prenait également à la féminisation du langage, à mettre au même niveau que l'assassinat de l'orthographe à coups de textos sur l'autel de la novlangue. Moins caustique et plus sérieux, l'Académicien Jean-François Revel s'érigeait vigoureusement contre la féminisation du langage, parce que fonction n'est pas genre . C'est confondre à dessein le masculin / féminin grammatical des objets, plantes et animaux (une girafe, un chat ; on peut néanmoins relever que les animaux dont l'appellation générique est au féminin n'ont pas de forme masculine, comme la girafe mâle) et des fonctions-métiers qui se sont suffisamment féminisées ou masculinisées pour que deux formes puissent exister. Si les maïeuticiens n'ont plus besoin d'être sage-femmes-hommes, qu'est-ce qui empêche Calixthe Beyala d'être écrivaine ? Ah oui, j'oubliai, cela rime avec « vaine » au contraire de « écrivain », qui rime avec « tournesol ».



Source: http://quandtuesfeministe.tumblr.com/

A mes yeux, le premier pas le plus important pour la neutralisation du langage réside avant tout dans une féminisation des titres (métiers, fonctions). Pourtant, en dehors des règles de proximité et des néologismes, il existe de nombreuses façons de rendre un texte neutre. Un exemple ici ou .

Les cultures germaniques et anglo-saxonnes, en général, ont souvent moins de problème sur le papier avec les notions de neutralisation du langage et autres questions politiquement correctes que les cultures latines. Sur le papier seulement. Les manifestations de phallocratie ou de racisme se retrouvent ailleurs, par exemple dans les politiques familiales, où les Françaises sont nettement avantagées (la Suisse vient de rejeter en votation populaire l'ouverture de davantage de crèches). Si on veut la jouer à la Weber, cela a peut-être à voir avec une doctrine inscrite dans le catholicisme, très hiérarchisé, conservateur et immuable, où le Soldat Ryan ne vaut pas tripette face à la société dans son ensemble versus les idéaux du protestantisme, très individualistes. L'éthique protestante ne s'est pas limitée au décollage du capitalisme.

Même en étant sensible à ces questions, écrire de manière neutre demande une vigilance de tous les instants, surtout lorsqu'on commence à peine l'exercice. Ce billet est peut-être un des premiers où mes exemples ne sont pas systématiquement au masculin. Il va sans doute dans le travers inverse, où le masculin a été éradiqué.

En guise de consolation, voici des cupcakes banane-noix-sirop d'érable et une suite coming vachement pas soon.

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