lundi 17 juin 2013

Dit Noir sur Blanc

Il y a un bon moment, je suis tombée sur un article paru sur un blog aujourd'hui disparu, les histoires de c, pour ne pas le nommer. Il y a longtemps que je voulais y répondre. D'ailleurs mon commentaire long comme le bras est parti dans les nimbes en même temps que le blog. Aujourd'hui, l'Oracle m'a indiqué qu'il était temps de laisser ma verve s'écouler telle le sang d'un Stark.

Il y a un an et demi éclatait une polémique suite à la parution d'un article du magazine Elle. Il parlait des nouvelles étoiles montantes noires de la mode en des « termes malheureux » : En fait, c'était plutôt l'idée de départ de l'article qui avait des relents un peu douteux:

Les Keu-bla, tavu, c'est cool grâce aux effets combinés de Michelle Obama en version jazzy (WTF inside: Merkel est-elle la version métal d'Elisabeth d'Autriche?) de Jackie Kennedy et du style vestimentaire des Afro-américains qui serait donc intrinsèquement différent de celui des autres Américains: De même que les hippies blondes aux yeux bleus portant sarouels le font pour se rappeler leurs origines indiennes / aryennes. Ces Noires, ethniques, ont donc découvert le wax uniquement depuis que Barack est au pouvoir et que Bobonne Obama s'affiche. Il fallait donc une légitimité extérieure, eurocentrée, pour expliquer que le wax, à petite dose, c'est swag (enfin était. Soooo 2012 tout ça). Les cheveux crépus et les afros n'existaient donc pas avant Solange Knowles. Après tout, les tartans écossais n'ont cessé d'être ridicules que lorsque Jean-Paul Gaultier a commencé à en porter.

L'autrice de ce blog, donc, ne comprenant pas le pourquoi de cette polémique, s'insurgeait : que peut-on (i.e. les gens normaux, nous, les Caucasiens) dire ou non sur les Noirs (ben, les autres, quoi) ? Les Blacks seraient-ils devenus paranos ? Voient-ils le racisme partout ?


C'est-à-dire que ça marche un peu comme pour le sexisme. Il est effectivement à peu près partout. Simplement, sa présence est plus ou moins évidente. Le racisme angélique (ouais mais les [insère la catégorie de ton choix] sont tellement mieux que nous, parce que) fait également des dégâts. Les homos s'habillant comme des merdes ou les femmes dont l'instinct maternel est à peu près aussi poussé que celui d'une Twingo en savent quelque chose. Vient un moment où le cliché, à force de répétitions, devient une vérité. Le 2e degré est parfois un 1e degré mal maquillé.

Après on peut en plaisanter, forcer le trait, mais il est nécessaire de choisir son public. Je ne balance pas la blague « papa, caca » au premier venu qui pourrait, à juste titre, mal la prendre. 

Parlons ethnique


Parmi les termes galvaudés, s'il en est, il y a le terme ethnique en parlant de mode : sarouel ? Vaguement ethnique. Sari ? Ethnique. Bonnet de rastafari (à la base une religion qui pour faire court, rejetait les Blancs, mais passons) ? Aussi. Kilt ? Bracelets en cuirs vaguement celtisants ? Houppelande ? Traditionnel, ancien, médiéval, mais pas ethniques.

Scoop : les différents peuples caucasiens sont aussi une ethnie, c'est-à-dire un peuple (Captain Obvious, pour vous servir). Mais « ethnie » fait partie de ces termes aux définitions plutôt vaste : famille, clan, phénotype, nationaux. Pour faire court, j'entends par ce terme « ethno-linguistique », c'est-à-dire « possédant un ou plusieurs traits socioculturels communs, comme une langue, une religion ou des traditions communes ». Pour être plus intelligible dans ce billet, j'ajoute aussi exceptionnellement l'ascendance commune.

Les éléments ressortant d'un folklore ou d'un autre pays et remis au goût du jour méritent également cet épithète, qu'il s'agisse d'une robe à motif écossais ou d'une autre alliant polyester et wax. Désigner les vêtements d'inspiration africaine (où l'Afrique est applatie à une seule dimension, sans rivalité entre les différentes ethnies, puisqu'il n'y en a pas : Tutsi = Hutu) comme ethniques, a contrario d'un vêtement dont l'origine est européenne, c'est établir un référentiel sur une base binaire Blanc / non-Blanc. Car toutes les autres couleurs de peaux, toutes les autres trajectoires historiques sont à gommer : Brésilien ou malgache, on s'en tape ! L'important est que ce ne soit pas européen : le costume traditionnel bavarois et la tenue de torero sont identiquement européens : leur caractère ethnique (c-à-d ici, appartenant à un peuple particulier et non à la normalité) est complètement évacué. Ils sont le commencement, la source.

Aux Etats-Unis, « ethnic » est une façon polie de dire non-caucasien. Parler en Europe de tenue « ethnique » pour tout vêtement, bijou ou accessoire n'étant pas directement inspiré du folklore européen a un petit relent saumâtre. Un peu comme si « Noir » était un vilain mot, « Black » étant trop sujet à controverse rapport à l'anglais-qui-fait-staïle. Pourtant, il y a un mot : d'inspiration camerounaise, créole, moldave, bretonne, mandchoue. Si c'est camerounais, dis camerounais. Il n'y a pas de mal à être camerounais. Seul le Japon échappe à cette règle. Mais uniquement parce que le Japon est intrinsèquement cool.

Accessoirement, selon Wikipedia, « une création d'inspiration étrangère cesse d'être exotique lorsqu'elle inspire en retour cet étranger, comme L'impressionnisme au Japon ou Picasso en Afrique ». Donc un boubou signé JPG cesserait d'être exotique. Le terme ethnique perd encore plus de son sens. Les spaghouzes ne sont plus considérés comme spécifiquement italiens: ils sont entrés dans les moeurs alimentaires de tout fauché qui se respecte. CQFD.

Ouais, mais bon, faut pas pousser les orties dans mémé !

La polémique sur l'article d'Elle est passée, les esprits se sont apaisés, l'histoire est oubliée.

Mais elle revient, encore et toujours, d'une façon ou d'une autre.

En matière de -isme, le fameux « il ne faut pas voir le mal partout » est souvent l'équivalent du mansplaining. Par exemple, de nombreux commentaires de cette vie de merde ne voient pas où est le problème : Le gros de ces naïfs, pour rester polie, répondent en substance « il pensait peut-être que comme tu es noir, tu supportes mieux la chaleur : C'est un cliché, pas du racisme ».


Un cliché, c'est prédire qu'un individu va se comporter de telle façon de par son genre / phénotype / origine / etc. parce que le cliché le prédit ainsi. C'est enfermer les comportements. C'est déterministe. Le cliché est le premier jalon du sexisme, de l'homophobie ou du racisme. C'est présumer qu'être blanc fait de toi un gros con.

Parce qu'être noir, c'est comme être LGBT. Intrinsèquement cool, pointu, classe, ce que tu veux, mais jamais au grand jamais normal. Car tu es définie par ce petit détail. Tu es un peuple parce que tu n'es pas blanc. Tu es un sexe parce que tu n'es pas un homme cisgenre. De toutes façons, être châtain aux yeux noisettes est beaucoup trop mainstream pour qu'il vaille la peine de mentionner les particularités de ce groupe d'êtres humains. « Hétérosexuel », en français, n'a pas de synonyme.

C'est un peu comme prendre Paris comme LA ville francophone standard. Ne pas reconnaître qu'il y a plusieurs normes est écarter de larges pans de réalité. Nous, êtres humains, percevons notre environnement à 80% par la vue, aussi est-il difficile de gommer les différences de phénotypes dans notre façon d'appréhender nos semblables (donc les autres humains). Mais de même qu'il est stupide de décréter qu'une voiture noire est nécessairement plus rapide qu'une voiture rouge, il n'est pas sain de décider qu'un phénotype aléatoire se voit attribuer d'emblée une préférence particulière. 

Que dire / ne pas dire alors ?


Il est naturel d'avoir des questions, mais certaines ne peuvent être posées qu'à des gens proches, ou que le feu de la conversation a déjà établi comme n'étant pas spécialement pudiques. Réfléchis à si tu demanderais quelque chose de similaire à une personne croisée de même manière, mais de ta couleur de peau.

Pour t'aider à ne pas commettre d'impairs, voici un bref listing non-exhaustif des questions à ne pas poser :
  • A moins de tomber sur quelqu'un qui t'y invite, ne demande pas à toucher les cheveux. Quand je croise des cheveux jusqu'aux hanches, j'ai envie de jouer à la Barbie, mais de façon surprenante, je m'en abstiens. 

  • BTW, oui, les cheveux crépus poussent, comme tout poil humain.
  • N'essaie pas de deviner l'origine de quelqu'un si cette personne te l'as déjà donnée. Vraiment, n'insiste pas
  • Ce n'est pas la couleur de peau qui détermine ta musique ou ton sport préférés. Est-ce que tous tes amis au teint mat et aux cheveux bouclés essaient de planter la Vache qui Rit façon corrida ? Est-ce que tu crois que le fantasme des Inuits est de fister des pingouins ? De même, les typés asiatiques n'adorent pas forcément Jackie Chan.
  • Oui, les Noirs bronzent, et même souvent davantage que les blonds : chimie élémentaire, la mélanine réagit aux U.V.. Je te laisse faire un rapide calcul de ce qu'il se passe quand un épiderme en est chargé.
  • Non, les Noirs n'aiment pas forcément le soleil ou la chaleur, tous comme les bruns ou les roux peuvent parfois mal tolérer le froid. En ce qui me concerne, ce long hiver était absolument parfait.
  • Il n'y a pas de style black. Il y a des hipsters noirs comme il y en a de toutes les couleurs. En revanche, les gothiques noirs galèrent un peu plus en matière de contraste entre la couleur de leur peau et leur vêture. C'est un peu comme décider que les roux s'habillent différemment des blonds.

  • Non, elle n'est pas plus grosse, ou alors je ne suis tombée que sur des Blancs un peu trop bien pourvus / Non, les Noires ne sont pas forcément plus chaudes dans un lit, c'est à la fois culturel et individuel. Forcément, si tu grandis dans une famille ou le sexe entre personnes consentantes est considéré comme normal et plutôt cool ; ou si tu as toujours entendu que c'est la voie royale menant à Satan, au pieu, t'auras ni les mêmes positions, ni les mêmes réactions. Freud a fait des dégâts.



Suis cette liste et en échange, personne ne te demandera en pleine réunion devant les big boss quelle est la couleur de tes tétons. C'est un peu personnel quand même.

3 commentaires:

  1. Excellent, comme toujours.
    Moi aussi on m'a demandé la couleur de mes tétons en pleine assemblée....

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  2. Merci Agakura. Ce genre de curiosité mal placée et tout de même assez effrayant

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  3. Oui, ça a beaucoup fait rire tout le monde, sauf moi.

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