mercredi 14 mai 2014

Le dit de l'a-culture

Un terme revient souvent sur les internets : la culture du viol (rape culture). C'est un peu gros (... Toi, au fond, tu sors!), diront certain-e-s. Encore un coup de ces féministes-enragées-qui-n'aiment-pas-les-hommes-mais-qu'y-faudrait-qu'elles-baisent-quand-même-de-façon-hétérosexuelle-que-même-que-je-veux-bien-donner-un-coup-de-main.

Chier une pendule pour un simple « t'es charmante » est un délire de femme blanche privilégiée s'inventant des problèmes pour se faire mousser. De celles que certains de nos cousins américains aiment appeler "féminazi", rapport à ces millions d'hommes enfermés dans des camps et obligés de satisfaire des hordes de harpies à poil long à travers l'histoire. Les femmes, les vraies, trouvent ces manifestations bénignes marrantes, flatteuses. Et c'est bon, on rigole, oh ! Il y a des questions beaucoup plus essentielles, telles que le chômage, la Syrie ou la dernière connerie de François Hollande.

Sauf qu'une femme, une vraie, en rit jaune, si elle rit tout court.

Là où c'est pire ailleurs

Nous vivons en Suisse, en France, aux Tazunis, pas au Pakistan. Personne ne se fait asperger d'acide pour une broutille ici. Pas de façon légitimée par la société, (aux yeux de la loi pakistanaise, la pratique est à présent interdite ; en même temps, en Europe, jeter ses mégots à terre est également prohibé, on voit le résultat). Là-bas, c'est un vrai problème. Là-bas, c'est pire. Là-bas, il y a une réelle raison de lutter pour que la gent féminine ait accès à un minimum de protection. Là-bas uniquement. Au Pakistan. Très loin. Surtout pas chez nous. Ici, les femmes ont déjà tout et les hommes n'ont plus rien, surtout pas le droit d'être des hommes.

Je ne remets pas en question l'idée que la marotte de défigurer un être humain (un divorce fait quand même beaucoup de paperasse, mine de rien) soit une horreur que je ne peux même pas commencer à imaginer en tant qu'occidentale née dans un pays paisible. Le geste n'a simplement rien à voir en amplitude avec un simple « Hey, Madmoâââselle ». En revanche, le mécanisme est le même: la négation des droits fondamentaux d'une partie de la population par une autre. 

L'argument de « l'ailleurs, c'est pire » est l'excuse préférée des défenseurs du statu quo, voire du rétropédalage. Surtout lorsque l'on parle de rapports de domination. Ce qui se passe ailleurs, là-bas, très loin, est une atrocité sans nom, mais à part froncer très fort des sourcils, nos gouvernements et entreprises peuvent difficilement (et n'ont pas forcément intérêt) à agir. Reste certes le soft power, mais je crois que le succès de Game of Thrones, en la matière décrédibilise toute suprématie occidentale en matière de promotion de la vie humaine.

Mais qu'en fait, c'est le même mécanisme

A Islamabad, une victime de viol est considérée comme coupable si elle n'est pas retrouvée baignant dans son sang (et encore, elle l'aura certainement cherché). En Europe aussi. Elle (la victime peut aussi avoir un pénis, d'ailleurs) aura certainement envoyé des signaux portant à confusion, voire porté des vêtements provocants (genre une burka trop échancrée au niveau des cils).

La question de la gradation de la souffrance est contre-productive. Devrait-on cesser de prévenir les cas de nécrose et ne traiter que les infarctus ? L'un dans l'autre, ce sont deux conséquences d'un même dysfonctionnement : le diabète. 

Se croire autorisé à agresser quelqu'un verbalement, physiquement, sexuellement, trouver la chose normale, mettre systématiquement en doute les témoignages de celles et ceux qui subissent au quotidien ces types d'agression spécifiques, des plus anodines en apparence aux plus frappantes, c'est participer à cette culture du viol. C'est réduire un être humain à une paire de nichons, un utérus, un vagin, une prostate, un anus ou à un-e faible méritant punition.

Lafâme = Leseske.

Sexisme et racisme fonctionne sur les mêmes mécanismes que Newton, Einstein et Stephen Hawking ont formulé de la manière suivante :


 Déshumanisation + Objectification + Discrimination = 
Justification de la violence. 

Pendant quelques siècles, une personne noire était considérée comme le chaînon manquant entre l'animal et l'homme => on peut la traiter comme de la merde.
Pendant quelques siècles, une personne juive était considérée comme déicide, et donc, exclue du cercle des braves gens => on peut la traiter comme de la merde.
Pendant quelques siècles, les fans de Twilight ont été considérés comme des fans de Twilight => on peut les traiter comme des fans de Twilight.

Le dernier exemple est du bon gros troll des familles, mais il n'est pas difficile de dégager un motif récurent. Retirer le caractère humain, individuel et assimiler un groupe de personnes à une seule et unique caractéristique est le premier pas pour assurer une domination sur ce groupe. Que le cliché soit positif (les Chinois sont forts en maths et les Noirs savent bien danser) ou négatif (les Chinois sont des copieurs et les Noirs sont des feignasses).

Les femmes ont été sans âme, puis trophées, puis sorcières, puis trophées, puis mégères, puis trophées, puis Thatcher, puis Megan Fox.

Gommer le féminin

Le féminin n'est pas humain. Pas vraiment. Elle, l'infâme, est en dehors de l'Homme, terme dont le sens est passé d'homo (humain) à vir (homme cisgenre de sexe masculin, avec les gamètes à leur place et tout). C'est un objet. Il vaut moins que moi, le mec. L'être humain de base, livré avec toutes les options. Je peux donc me permettre de lui parler comme à un chien intelligent ou à un dauphin. C'est mignon, les dauphins.

Autrefois et encore de nos jours, les Noirs non plus n'étaient pas vraiment humains, pas complètement. On (= l'homme blanc, etc.) pouvait facilement en dire et leur faire subir les pires avanies sans que quiconque trouve à y redire. Nous (oui, parce que je suis noire, au passage) n'étions que de grands enfants un peu bébêtes, paresseux et indisciplinés. Avec une fierté mal placée qui plus est. Dommage que le politiquement correct soit passé par là et ait retiré la drapétomanie du cercle très fermé des maladies de l'esprit.

Le sexisme a ceci de spécifique qu'il n'est pas possible de faire sécession d'avec les femmes contrairement à d'autres groupes de la population, comme le rappelle un épisode de l'émission de la RTS Spécimen que je suis infichue de retrouver : il est plus facile de taper sur cette « minorité sociologique » spécifiquement, notamment en période de crise économique, politique et/ou sociale. L'antisémitisme fait très deuxième millénaire, condamner les roux serait s'en prendre à Jessica Chastain, ce qui est hors de question. Reste une catégorie qu'on ne peut pas vraiment génocider puisque les clonage n'est pas encore passé dans les moeurs: Les meufs. 

Dans son livre L'invention de la drague (paru en grand format sous le titre Histoire de la conquête amoureuse, tout un programme guerrier), Jean-Claude Bologne insiste à longueur de pages sur la légendaire passivité de Lafâme et le tempérament actif et vif de l'homme. Il s'agit donc bien sûr d'un rapport de séduction à sens unique. L'homme doit subjuguer la femme, et la femme doit être captivée. Captive. Le rapt faisant d'ailleurs partie des techniques de séduction. Après tout, les civilisations d’Europe de l'Ouest et du Sud se basent tout de même sur des dieux ayant une conception du consentement des plus libérales. Conquérir, c'est envahir. Draguer, c'est racler, traîner, tirer. Séduire, est moins violent: il s'agit simplement de détourner du droit chemin. Au moins, ce terme implique aujourd'hui une opération bijective : A s'intéresse à B qui s'intéresse à A. La différence entre Eros, qui s'intéresse autant à la question du consentement que le fils illégitime de Julien Pley et DSK, et son frangin oublié, Antéros, dieu de l'amour Ré-ci-proque.

Sortir de l'enfance

Selon Elisabeth Badinter (Eric Zemmour suit d'ailleurs cette explication, mais n'en tire naturellement pas les mêmes conclusions), un petit garçon doit s'opposer aux femmes pour sortir du monde de l'enfance. Pour cela, il doit se transformer en brute impassible et sans cœur afin de coller à une certaine idée de la virilité. Quoi de mieux pour se distinguer de l'Autre que de le rabaisser ? Lui expliquer ce qu'elle peut ou non faire, ce qu'elle pense, ou du moins, devrait penser. Draguer non pour soi, non pour une relation saine, même d'une nuit, mais pour asseoir un statut social. Pisser contre le plus gros réverbère.

Tout est une question de consentement. Les femmes victimes de harcèlement de rue tout comme les femmes mutilées de pays exotiques à nos yeux européens se voient priver de la possibilité de vivre tranquillement. Naturellement, nos propres pays occidentaux fournissent à la pelle des crimes sexuels fleurant bon notre propre terroir. Les femmes doivent répondre positivement à toute sollicitation. Comme autant de mamans envers leurs tous petits enfants. Ce n'est pas qu'une question de gradation, mais une question de norme comportementale. On apprend aux filles à faire très attention à leur façon de se comporter, mais on met rarement les garçons en garde contre les effets qu'un abus d'alcool pourrait avoir sur leur comportement sexuel / sur la façon adéquate de parler à une inconnue ou tout simplement le risque de se faire eux-mêmes agresser. Ils ne sont même pas mis en garde sur le fait qu'eux aussi peuvent se faire voler ou casser la gueule pour le simple crime d'être passé par cette ruelle obscure et sombre

Non, c'est non.
Source: http://newscatgif.tumblr.com

La liberté se trouve du côté du harceleur, car celle de se promener en toute tranquillité quand on est privée de chromosome Y est limitée. Certains hommes se croient autorisés à balancer leur avis sur un physique comme cela, sans se soucier de savoir s'il est bienvenu. Certains hommes se croient si irrésistibles que si une femme ne se fout pas à poil sur fond de musique bollywoodienne d'un simple coup d’œil de leur part, le problème vient forcément d'elle. Certains hommes ne comprennent même pas lorsqu'ils harcèlent. Il ne font que socialiser. Certains hommes embrassent de force. C'est rigolo et ça fait des vues sur Youtube. Certains hommes pénètrent de force, c'est rigolo et ça peut aussi faire des vues. D'autres se contentent de faire cela en catimini, chez eux, simplement parce qu'une femme membre de leur groupe n'a pas à leur dire non. Certains hommes, absolument étrangers à ce genre de comportement refusent d'en accepter l'existence. Parce qu'eux-mêmes ne sont pas des queutards invétérés. Mais les Loulous, ce n'est pas parce qu'une femme a mange trop de chocolat que toutes les femmes sont des diabétiques qui n'ont plus de pieds.

D'aucuns diront que cette culture du viol dans le monde occidental dérive de la consommation massive de pornographie à des âges de plus en plus jeunes. Moui, il y a certes une nouvelle apparence de normalité tentaculaire se mettant en place dans les rapports sexuels. En même temps, nous vivons dans une société où les fantasmes sadiques et sadiens sont montés au panthéon de la Pléïade. Honorer des relations violentes dans l'absence totale de consentement n'est pas tout neuf donc. Ces pornos sont conçus et réalisés par et théoriquement pour des adultes. Enfin, le porno ne montre que l'obscène, le tabou, le fantasme inavoué de la société. En ce moment, l'heure est plutôt de remettre les femmes à leur place : dans la cuisine, à quatre pattes. De manière très claire, dans la vaste majorité du porno mainstream. Le porno est encore et surtout un miroir grossissant des mœurs d'une société où les petites filles sont sexualisées de plus en plus jeunes, et les petits garçons aussi. Justin Bieber a commencé à être un sex symbol pour fillettes, adolescentes et parfois même jeunes adultes avant d'être majeur. Dans ce dernier cas, cela s'appelle de la pédophilie. Mais c'est pas grave, c'est un mec, donc ce n'est plus de la pédocriminalité, simplement de la chance.

Bref, la doctrine de « l'ailleurs, c'est pire / c'est bon, vous l'avez l'égalité ici » consiste tout simplement à ne pas prendre ses responsabilités. Parce que ce n'est pas un problème de société : ce n'est pas un problème d'êtres humains. C'est un problème de femme. Comme les douleurs menstruelles et autres menus tracas montés en épingle. Pourtant Qui oserait dire que la situation des Afro-Américains du temps de la Ségrégation était confortable? Pourtant, être "libre" selon la loi est sensé être un bon qualitatif par rapport au statut de bien meuble...

Le gang bang est toujours plus glauque dans le jardin d'à côté.

2 commentaires:

  1. Merci pour cet article, il tombe à pic dans une de mes périodes de cogitation sur le sexisme et la culture du viol justement. Et sur ce qui ne va pas dans l'éducation à ce propos.

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  2. Merci à toi de cette longue lecture. En 6 mois, j'ai eu le temps de cogiter.

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