mercredi 30 novembre 2016

Quand ton corps te dis non

Je suis une -ite-machine : bursite (oui, car tu peux être une femme et avoir les bourses irritées, va vérifier sur ton copain Google), tendinite, névrite, et l'arthrite ne saurait tarder. J'ai des rhumatismes, et mon hyperlaxie permet à mes rotules de se mettre inopinément dans des positions qui plairaient à Ridley Scott. Cela prédit des décennies à venir assez amusantes à base de pompe à huile et cric pour descendre les escaliers.

Tout ceci n'est rien, douloureux et un peu incommodant, certes, mais jamais invalidant. Sauf quand il fait Londres comme depuis quelques temps. Dès que le baromètre ne sait plus choisir entre hautes et basses pressions ; Dès que tu ne sais pas s'il faut viser les palmes ou les bottes de pluie ; Dès que tu t'es installée un cathéter maison pour absorber suffisamment de thé de Noël et de chocolat chaud à la cannelle (ça pique) ; Dès que tu fais un bruit de maracas à chaque mouvement.

Tu vieillis, mais tu es jeune, putain ! Des gens de ton âge sont les maîtres de Youtube ! Pourtant, tu guettes la boule au ventre tes premiers cheveux blancs. Tu te rends compte que plus aucun de tes potes mecs est encore chevelu jusqu'en bas des reins. Tu mets environ 18 ans à récupérer d'une cuite ; Tu te rends compte que merde, le Club Do n'est plus diffusé depuis plus de 18 ans. Des gens sont nés et vont voter, alors qu'ils n'ont jamais entendu que des légendes sur cette émission révolutionnaire.



Le chirurgien réparant ma cheville bousillée à 18 ans m'avait prédit une canne à l'orée des 30 ans. L'âge du Christ arrivé, je claque toujours mes Louboutins – ouais enfin Neosens, je tiens à mes chevilles – sur les pavés lausannois. Mais en voyant tituber des personnes âgées en déambulateur, je ne peux m'empêcher de penser que l'avenir de mon dodu petit corps sexy et délicat n'est pas rose.

Et ça m'effraie.

Tu objecteras qu'il n'est jamais trop tard pour se mettre au yoga et prendre un meilleur soin de son corps. Madonna ou Van Damme font encore le grand écart facial à leurs âges canoniques. Question d'entraînement, de mental, etc. Tu te souviens quand je te disais que le mental, c'était pas trop ça en ce moment ? Va me faire des pompes quand te brosser les dents est déjà un effort.

Malgré tout, la trentaine entamée, tu te sens mieux dans ton corps, mieux dans ta peau. Tu te connais mieux qu'à vingt ans. Tu sais dire non. Tu as appris à envoyer bouler les gens toxiques. Et quand ton corps te dis non, tu sais lui répondre « ta gueule ». Tu te lèves, et tu marches. Même en boitillant.

samedi 26 novembre 2016

Félicité

On a parlé du chépaskejisme, on va parler de l'inverse. Un état d'esprit inverse. Ce truc étrange rose et guimauve qui n'existe que dans les bouquins et les films : le bonheur.

Le bonheur, c'est quand t'es toute seule dans ton slip, mais ça va. Les pensées suicidaires sont en vacances. Le bonheur, c'est quand tu avais prévu de mettre ta robe pastelle, mais qu'au bout de dix mois de trek au Pôle Nord, les Anglais débarquent, et que tu t'en fous : tu mettras tes robes noires pendant cinq jours.

Le bonheur, c'est quand tu te liquéfies parce que ton ovaire gauche essaie de fusionner avec ta hanche, mais que tu le prends bien. Après tout, ça faisait longtemps qu'ils te fichaient la paix.

Ça, c'est l'état d'esprit du bonheur. Tu prends ce qui vient et tu es reconnaissante. Pour tes amis, ton entourage ; Pour le réseau qui s'occupe de toi ; Pour les 30kgs pris qui font de Ninon et Charlotte des bombes. Si ta cheville n'était pas en pleine crise de rhumatismes, tu claquerais tes Louboutins sur les pavés pentus lausannois en une folle gigue.

Tu penses au prochain repas, parce que ton rapport à la nourriture s'est amélioré. C'est désormais moment de joie, parce que tu prends soin de toi (ce crumble d'aubergines était purement festif ; les fajitas de ce soir seront appréciées ; et le taboulé avocat-raisin frais-chèvre de demain est une raison de se réjouir). Et c'est nouveau. Avant, tu ne mangeais pas parce que tu n'avais pas encore décidé si tu consentais à vivre. Ensuite, tu t'empiffrais parce que c'était le seul avantage à être vivante. Maintenant, tu dégustes à petites bouchées snobinardes parce que tu en profites. Des bouchées d'elfes. Gulf applause. Clap, clap, clap, clap, clap. C'était bon. Tu prends plaisir dans le fait d'être vivante.

Tu prends. Tu en chies, mais tu prends.


mercredi 23 novembre 2016

Petite fille fait des bêtises

Trigger warning : tentative de suicide

Trois semaines que je ne suis pas morte
Petite fille punie
Qui vole des bonbons
Petite fille sans punition
Malgré ses grosses bêtises
Pas de fessée
Pas de coin
Petite fille rentre chez elle
Boit du thé
S'endort
Petite fille a saigné
De son cœur
De sa chatte
Petite fille aux idées éparpillées
Dans la rivière,
Dans la forêt,
Sous le pont
Petite fille arrêtée juste à temps
Petite fille n'est plus seule
Aimée
Sera-t-elle apaisée ?
Petite fille n'est pas morte
Depuis trois semaines maintenant
Petite fille ne réalise pas
Elle n'a pas volé de bonbons
Petite fille vit le rose
Petite fille voit le noir
Petite fille n'a pas conscience
Petite fille est instable
Mais petite fille a peur


Il y a trois semaines, j'étais au plus mal et j'ai failli réglé la question de façon définitive. J'ai été arrêtée à temps par un appel de mon colocataire qui m'a fait redescendre sur Terre. Ce qui m'a fait peur et m'a le plus impressionnée est que je n'avais pas le sentiment de commettre une action extrêmement grave. J'étais dans un tel état de désespoir que j'avais plutôt l'impression que ce n'était pas beaucoup plus grave que de voler des bonbons. C'était tout au plus embarrassant. Je vous rassure, je vais mieux et suis contente d'être en vie, comme le prouvera le prochain article à paraître. J'avais néanmoins besoin d'écrire ce poème.

samedi 19 novembre 2016

Atelier Eveil

Depuis le mois d'août, je suis un atelier d'écriture. Pas dans le but de parfaire ma plume, quoique j'en aurais bien besoin, mais à titre occupationnel. Je suis actuellement et depuis quelques années dans une situation peu amusante, où je me débats contre ma dépression en survivant sur un budget qui, s'il paraît plus que correct en France, est en-deça du seuil de pauvreté en Suisse.



Concrètement, cela signifie qu'il me faut beaucoup d'énergie pour remplir mes journées, étant actuellement en incapacité de travail, et des choses aussi bêtes qu'aller faire un tour devient vite une gageure : si je sors, je risque à un moment donné d'avoir faim ou envie d'un café : trop cher. Certes, je pourrais cesser d'oublier de prendre ma bouteille Thermos et me préparer un Tupperware avant de partir. Seulement voilà, j'ai beaucoup de peine à me faire à manger, malgré mes talents cuisiniers pas dégueulasses. Oui, je me lance des fleurs. Il faut bien que quelqu'un le fasse.



Concrètement, cela signifie que pour quitter mon pyjama, me doucher et me brosser les dents, il faut que j'aie un rendez-vous à l'extérieur. De moi-même, je ne sais plus le faire. Il m'est très difficile de développer mon instinct de vie, au-delà de la simple survie à base de ramen à un franc devant mon ordinateur. C'est là que l'atelier Eveil entre en scène.




L'atelier d'expression créatrice Eveil est un programme vaudois ouvert aux personnes bénéficiant du Revenu d'Insertion (RI), en d'autres termes, de l'aide sociale. Je peux vous dire qu'y atterrir malgré un Master en sciences politiques (bac + 5 pour nos amis Français) est chose très aisée en Suisse : On n'y aime pas autant les diplômes qu'en France, et encore moins en sciences humaines. La mesure propose plusieurs ateliers d'expressions créatrice ou basée sur le mouvement, de l'art-thérapie en passant par le chant, le yoga, la peinture, ou encore, dans le cas qui nous intéresse, l'écriture. Tout se base sur le partage et le non-jugement. Ce qui signifie que même lorsqu'il s'agit d'un texte bateau lu avec la prosodie de l'Inspecteur Derrick, il faut trouver le positif, comme à l'Ecole des Fans.



Moi qui suis très sensible à la qualité d'écriture lorsque je lis ou entends un texte, j'ai eu beaucoup de peine à m'y faire. Puis, je me suis rendue compte que c'était un endroit safe où déballer mes tripes. Que les autres participants étaient aussi brisés que moi, après des années sans trouver un emploi, à vivre en marge de la société. Que certaines plumes, et surtout, certain-e-s lectrices/teurs savaient faire vivre leurs textes, et m'emmenaient dans de fantastiques promenades. Avec mon déficit d'attention, il m'était difficile de supporter l'heure de lectures suivant l'heure d'écriture. A présent, je m'y suis faite, et trouve même ce moment agréable.



Tout cela pour dire que certains des prochains articles libellés ma vie, mon œuvre qui paraîtront bientôt sur ce blog sont le fruit de cet atelier. Tous ne sont pas joyeux. Certains parlent de suicide. D'autres sont des contes. J'espère qu'ils vous plairont.

mercredi 16 novembre 2016

Des enfants et des pains

« Enfant naturel ».

Phoque, que je déteste ce terme. Presque autant que « fille-mère ». Si un enfant conçu hors mariage est « naturel », qu'est-ce que cela signifie pour les enfants conçu en dehors du péché ? Petite, je pensais que la Morale les comprenait comme « artificiels ». Jusqu'à ce que je comprenne ce paradoxe très sympa dans la pensée judéo-chrétienne : Nature = mauvais. Cette idée perdure au-delà des croyants. Les Lumières, souvent athées, opposaient Nature et Civilisation. La Nature est ce qui fait peur, ce que l'on ne contrôle pas, ce qui est sauvage, diabolique. Comme un mouflet camouflet aux liens du mariage.

S'il était si mauvais de naître bâtard-e, c'est tout simplement parce qu'il s'agit de transmettre le nom, c'est-à-dire renforcer la race, la famille, le clan. L'alpha et l'oméga. Etre de haute race signifiait être noble. Naître de la main gauche était une entorse à cette idée de transmission. C'était une épine dans le pied de ce à quoi sert le mariage : un risque de bouleversement du partage du patrimoine entre héritiers légitimes. L'enfant naturel était alors marqué du sceau de l'infamie, sans aucune possibilité de se racheter. D'ailleurs, iel termine souvent dans la prostitution ou le crime.



Si une femme pouvait porter des cornes sans vraiment avoir de recours autre que le froncement de sourcil du curé, leurs époux pouvaient courir la gueuse sans crainte. Au 18e siècle, il n'était pas rare que de petits accidents viennent rejoindre la famille plus officielle du maître de maison. S'ensuivait alors des frictions dues au manque et au partage nécessaire de ressources que la mère de famille aurait préféré réserver à ses petits. Or, à cette époque, une femme sans protecteur finissait à la rue. Ce n'est pas pour rien que la belle-mère de Cendrillon put s'en donner à cœur joie une fois son mari disparu. Seule la mère du mari se voyait garantir une protection pour ses vieux jours (dans 90% des cas, d'après Marina Warner dans son 14e chapitre de From the Beast to the Blonde).

Autre temps autre mœurs, ce qui était sujet d'opprobre il y a encore 40 ou 30 ans n'est plus si « anormal ». La révolution des mœurs des années 1970 ont permis ce réel progrès social qu'est la possibilité de divorcer et de fuir une situation inextricable sans se retrouver à la rue. S'il était pourtant aussi incongru de porter pantalon que d'être divorcée (rappelons le cas d'Alliot-Marie qui faillit ne pas pouvoir entrer en vêtement bifide dans les locaux de l?assemblée nationale), deux décennies et demie permirent une normalisation de ces nouvelles situations.

Au début des années 1990, vivre maritalement sans être marié-e-s et sans forcément avoir l'intention de l'être était encore surprenant il y a 25 ans. Et presque socialement criminel lorsque naissaient des enfants, fussent-iels reconnus par leur père.

Cela fait somme toute peu de temps que les bâtards ne sont plus des abominations. Depuis tout juste hier, les enfants ne sont plus coupables des manquements de leurs parents. Cinq minutes à peine que le sexe n'est plus un péché. Etre parent célibataire reste difficile et un facteur favorisant la précarité, surtout pour les femmes, mais ce n'est plus un péché marquant la chair de la mère et l'enfant. Et être enfant naturel-le ne signifie plus un avenir annihilé dès la conception. Mais le tabou reste fort, puisque « bâtard » est toujours d'une insulte largement usitée.