mercredi 16 novembre 2016

Des enfants et des pains

« Enfant naturel ».

Phoque, que je déteste ce terme. Presque autant que « fille-mère ». Si un enfant conçu hors mariage est « naturel », qu'est-ce que cela signifie pour les enfants conçu en dehors du péché ? Petite, je pensais que la Morale les comprenait comme « artificiels ». Jusqu'à ce que je comprenne ce paradoxe très sympa dans la pensée judéo-chrétienne : Nature = mauvais. Cette idée perdure au-delà des croyants. Les Lumières, souvent athées, opposaient Nature et Civilisation. La Nature est ce qui fait peur, ce que l'on ne contrôle pas, ce qui est sauvage, diabolique. Comme un mouflet camouflet aux liens du mariage.

S'il était si mauvais de naître bâtard-e, c'est tout simplement parce qu'il s'agit de transmettre le nom, c'est-à-dire renforcer la race, la famille, le clan. L'alpha et l'oméga. Etre de haute race signifiait être noble. Naître de la main gauche était une entorse à cette idée de transmission. C'était une épine dans le pied de ce à quoi sert le mariage : un risque de bouleversement du partage du patrimoine entre héritiers légitimes. L'enfant naturel était alors marqué du sceau de l'infamie, sans aucune possibilité de se racheter. D'ailleurs, iel termine souvent dans la prostitution ou le crime.



Si une femme pouvait porter des cornes sans vraiment avoir de recours autre que le froncement de sourcil du curé, leurs époux pouvaient courir la gueuse sans crainte. Au 18e siècle, il n'était pas rare que de petits accidents viennent rejoindre la famille plus officielle du maître de maison. S'ensuivait alors des frictions dues au manque et au partage nécessaire de ressources que la mère de famille aurait préféré réserver à ses petits. Or, à cette époque, une femme sans protecteur finissait à la rue. Ce n'est pas pour rien que la belle-mère de Cendrillon put s'en donner à cœur joie une fois son mari disparu. Seule la mère du mari se voyait garantir une protection pour ses vieux jours (dans 90% des cas, d'après Marina Warner dans son 14e chapitre de From the Beast to the Blonde).

Autre temps autre mœurs, ce qui était sujet d'opprobre il y a encore 40 ou 30 ans n'est plus si « anormal ». La révolution des mœurs des années 1970 ont permis ce réel progrès social qu'est la possibilité de divorcer et de fuir une situation inextricable sans se retrouver à la rue. S'il était pourtant aussi incongru de porter pantalon que d'être divorcée (rappelons le cas d'Alliot-Marie qui faillit ne pas pouvoir entrer en vêtement bifide dans les locaux de l?assemblée nationale), deux décennies et demie permirent une normalisation de ces nouvelles situations.

Au début des années 1990, vivre maritalement sans être marié-e-s et sans forcément avoir l'intention de l'être était encore surprenant il y a 25 ans. Et presque socialement criminel lorsque naissaient des enfants, fussent-iels reconnus par leur père.

Cela fait somme toute peu de temps que les bâtards ne sont plus des abominations. Depuis tout juste hier, les enfants ne sont plus coupables des manquements de leurs parents. Cinq minutes à peine que le sexe n'est plus un péché. Etre parent célibataire reste difficile et un facteur favorisant la précarité, surtout pour les femmes, mais ce n'est plus un péché marquant la chair de la mère et l'enfant. Et être enfant naturel-le ne signifie plus un avenir annihilé dès la conception. Mais le tabou reste fort, puisque « bâtard » est toujours d'une insulte largement usitée.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire