mercredi 28 décembre 2016

Conte de faits

Trois jours étaient passés depuis que la fée avait avorté. Le courageux fétaud s'en était allé. La courageuse fée s'était débarrassée des traces de son passage. Mais dans un autre monde, celui où de mort et de sang un être fée était né, que se serait-il passé ?


La fée aurait tué deux humains, se nourrissant de leurs vies pour la donner. Deux enfançons, fée et fétaud. Ils auraient eu un nom, un pouvoir. Les deux humains auraient laissé un trou dans la trame. Peut-être avaient-ils été bons, auquel cas le monde s'en serait trouvé plus terne, daltoniens. Peut-être des familles déchirées, des amis éplorés, des partenaires délaissés. Peut-être avaient-ils été mauvais, la moelle en putréfaction, une démangeaison purulente sur la face du monde. Peut-être. Lors, leur disparition aurait été un soulagement. Pour les femmes. Pour les hommes. Pas pour les fées. Les Belles Gens vivent en-dehors de la déliquescence humaine. Les fées n'en auraient même pas haussé le sourcil.


Dans ce monde modifié, par échange d'âmes, deux êtres immortels auraient existé. Les enfants de la fée. Ils auraient grandi, mangé, appris. Facétieux, comme les Feux Follets. Ils auraient aimé, comme le peuple fée le fait. Passionnément, aveuglément. Se seraient-ils entichés d'humains, menant un sang impur dans la Sylve ? Auraient-ils jeté leur dévolu sur un autre peuple, se débattant dans un amour impossible ? Auraient-ils choisi la solution la plus simple, l'endogamie ? Mieux encore, le célibat ? Peu probable, si cruel qu'il soit, le Peuple Fée est fait pour aimer. Possessivement, exclusivement.


Quelques années auraient passé. Une peccadille. Un siècle tout au plus. Devenus adultes, les deux êtres fées auraient commencé à penser à leur légende. Tant de hauts faits à produire pour que le monde se souviennent d'eux. Tant de symphonies, de chansons, de pièces, de jeux à inventer. Tant d'espoir, d'envies, de rêves. A démonter.


Les fées sont belles, mais leur cœur est noir. Elles sont vaniteuses, dédaigneuses, orgueilleuses. Qu'auraient-elles détruit ? Du matériel, en laissant des guerres nourricières s'emparer des humains ? Des vies pour des vies ? A l'immatériel, aux idées ? Se seraient-elles imposées comme créatures à adorer ? Seraient-elles devenues sacrées, malgré leur vilenie ? Une religion noire, de souffrance et d'agonie.


Ces fées, au final, se seraient-elles intéressées à moins solides qu'elles ? N'auraient-elles pas plutôt profité de révolutionner le système fée ? Seraient-elles devenues impératrice et empereur ? Dictatrice et dictateur ? Reine et roi ? Comtesse et comte ? Simples badauds ?



Quel aurait été leur destin, furent-elles nées ? Mais la fée avait avorté. Elle avait saigné ce précieux ichor que les fées n'aiment guère verser. Au sommet de la pyramide, on regarde les étages inférieurs se déliter. Et d'un bond majestueux, on évite l'effondrement. La fée était prête. Elle se leva et banda son pouvoir. C'est elle qui brisera le monde. 





***

Ce texte a été écrit lors d'un atelier d'écriture Eveil.

mercredi 21 décembre 2016

Conte capitaliste

Il était une fois, un conte. Pas une histoire d'amour, de princes ou de princesses, où les dragons se font décimer, où les belles gens sont bons et où les êtres fabuleux se font occire à la fin.

Non.

Dans mon univers, tout ce petit monde vit en bonne intelligence. Bien sûr, le Peuple Fée cherche à boulotter tout le monde. Mais c'est le lot de toute espèce intelligente s'estimant au sommet de la chaîne alimentaire.

Glabou portait cette lourde chaîne autour de son cou. Le métal lui érodait la peau : le poids, le frottement : le sang. Il était elfe, et premier ministre par la même occasion. Les belles gens avaient succombé à la démocratie représentative, laissant monarchie et dictatures aux frêles humains. Vivant plus longtemps, plus beaux, donc meilleurs, plus forts, donc plus méritants, aux sens plus aiguisés, donc plus vivants, plus riches, donc élus, ils avaient forgés la Chaîne et se la refilaient de prédateur en prédateur. C'était une métaphore extrêmement pesante.

Loin de là, dans la forêt de béton, vivait une petite humaine, Flapuce. Elle ne servira à rien dans cette histoire. Ca s'appelle un caméo.

Glabou n'était pas vraiment un social justice warrior. Pour quelqu'un avec une telle acuité visuelle, il avait la vue plus courte qu'une taupe borgne. Les dynamiques de domination ne l'intéressait guère, vu qu'il était largement privilégié. En tant que tel, il refusait naturellement de reconnaître ses privilèges, estimant que naître avec tout un service en argent dans la bouche était simplement marque d'une supériorité conférée par un travail acharné.

Travail que subit sa mère, en effet. Dans cet univers, les belles gens sont des mammifères, quand bien même naissent-ils du trépas d'un humain. A terme, il naquit. Le placenta rejeté, le travail prit fin. Et ce fut le seul labeur auquel il participa de sa vie.

Par contre, il exécuta encore et encore, principalement des anti-istes. Anti-fascistes, anti-racistes, anti-capitalistes, Antillais, tout y passait. C'est qu'il ne faudrait surtout pas toucher aux externalités d'un système. Remettre les dysfonctionnements en cause est source d'extrémisme, et on se retrouve illico avec des féminazis et autres joueurs de djembé à cheveux longs.

Quitte à avoir les cheveux longs, les Elfes étaient plutôt un peuple métalleux. En leur pays, se trouvait facilement du cobalt, du cuivre, mais surtout du platine et de l'or. Jaune comme blanc. C'était u pays montagneux, et en ce dernier jour d'été, certaines alpes avaient déjà été saupoudrées d'une fine pellicule.

La pellicule ayant été entièrement numérisée, les richesses elfiques n'étaient plus qu'immatérielles. Suffisait que la confiance tombe, que le système plante, pour que Glabou et ses comparses se retrouvent au même niveau qu'un hérisson devant un semi-remorque. Alors ils fuyaient, loin, vers l'avant. Ils assoyaient leur domination comme la seule et unique solution pour que le système se perpétue, et la perfection du système comme seule et unique possibilité de bonheur. Maintenant, celui de qui, là est la question. Mais certainement pas de vous et moi.

mercredi 14 décembre 2016

Une semaine

Donc, les matins. Semblables, immuables. Je me réveille, je fume, je lis. Je bois mon café. Je fume. Je me prépare pour l'activité du jour. Parfois, je me laisse réveiller par le chant de crécelle de la sonnette actionnée par l'infirmière. De préférence, en plein sommeil paradoxal. Lors, je me roule péniblement sur le côté, me traîne en zigzag, sleepdrunk, jusqu'à la porte, la laisse entrer, et me mets à fumer en position fœtale, tout juste assez curieuse du monde extérieur au rêve pour siroter mon café et téter de la Parisienne. Mon infirmière me parle. De quoi, je ne sais pas. D’expérience, je sais qu'il me faudra une demi-heure pour émerger et faire semblant d'être sociable. C'est le matin. 11h. Mes horaires d'ouverture sont de 13h à 1h. Pas de chatte. Elle m'encourage. Elle m'entraîne. Elle me prend par la main pour escalader la journée. Quand elle s'en va, je suis frustrée. Je suis enfin d'humeur à accepter autrui dans ma tête. Je suis coincée avec la Voix, la mienne, jusqu'à ce que mon coloc rentre. L'attente. Mon occupation principale après le sommeil. J’assomme le temps grâce à la puissance composée des Internets. Je lis. Je fume. Je dors. J'attends.

Les autres jours nécessitent de s'habiller. Ca, je sais faire. Il suffit de mettre du pastel pour affronter les brutalités du monde réel. Je n'ai plus que quatre robes noires. Besoin de douceur. J'ai trop longtemps vécu et broyé cette valeur. Il me faut de la couleur. Pâle. Comme mes jours. Comme ma vie. Je mets mon uniforme. Point de vêtement bifide. Je suis féministe cupcake, à tendance lipstick. Je regarde comment mes tatas s’accommodent du miroir. Je me chausse. Je me gausse. Je sors. Je fume. Je prends le bus. Il tourne. C'est mignon. On dirait un gros chat. Le Chat-bus de Totoro. Il vole, lui aussi. Les cahots de la route ne sont que des trous d'air. Bel-Air. Tout un programme. J’atterris néanmoins.

Quel jour sommes-nous ? Ergo ? Eveil ? Psy ? Vous êtes bien conscient-e-s que je suis sur le point d'ouvrir trois timelines différentes ? Cool.

Cool, cool, cool.

Je descends la rampe. 32°C. Merde. 12H56. Dé-merde. Je finis ma clope. J'ai 5 ans. Je monte. Boujou ! C'est parti. Je commence l'activité. Il fait chaud. Je râle. J'amorphe. Je fonds. Je me liquéfie. La machine à coudre me berce. Mais cette pute nègre fait n'importe quoi. Trahison ! Insubordination ! Saloperie hémiplégique ! Hécate ait ta canette ! Je boude. J'ai 5 ans. Je défais et refais. C'est imparfait. Ca me va. C'est comme moi. Photo, retour. Je dors, j'attends coloc. Je zalande. Je fume, je lis. Je dors. J'ai 3 mois.

Je traverse, je suis en retard. Les douches, c'est pour les tapettes. Oui, mais voilà, les vendredis, je suis une tapette. Il fait chaud. J'ai 32 ans. Je bois du thé. Je suis nerveuse. Aucun lien n'a encore été créé. Et si je n'arrivais pas à écrire, comme la première fois ? Et si je restait à m'emmerder comme un rat crevé ? La plume aussi sèche que ma muse ? Ca va. Ca va aller. Au pire, je dessinerai. Aujourd'hui, je me laisserai inspirer. Au pire, je plagie éhontément. Genre. Au pire, je fanfic. Au pire, je travaille sur mon monde. Ou sur mon roman. Le blog, je laisse tomber. C'est ce qui m'a gelée la première fois. C'est terminé. Je fais un tour. Je rentre. Je dors. Je fume. Je lis. C'est l'heure du thé. Il y a des bus qui tournent. C'est mignon. On dirait des gros chats.

Je dois changer de bus. Direction les hauts de Lausanne. Le bus tourne. C'est mignon, comme un chat pataud. Je marche dans le quartier résidentiel. Le digicode est mon livre préféré de Ryû Murakami. Je monte après avoir terminé ma clope. Je lis. J'attends. De quoi vais-je bien pouvoir parler aujourd'hui ? Elle vient me chercher. J'ai 15 ans. Je suis encore fragile, mais plus aguerrie qu'une enfant. Je creuse. Je pose mes tripes sur l'épais tapis. Ca pue. Ca fume. C'est l'heure. Je ravale mes entrailles. C'est comme vomir à l'envers. J'ai 8 ans. Je descends en ville à pieds, histoire de prendre de la bouteille. Ca va, j'ai 25 ans. J'essaie des vêtements trop petits pour moi, des livres trop chers pour moi. Enfin, surtout si je prends les 7'623,2 qui me font envie. Je vais à la bibliothèque, de rage. Il y a plus d'escaliers que dans les Chevaliers du Zodiaque. Cinq marches par humain sur Terre multiplié par la biosphère des insectes. Au moins. Shiryu se serait pété la gueule. Enfin, cassé la margoulette, soyons polis. Mon sac est lourd. Il a un résidu de trou noir en son sein. Il est temps. Je rentre. Je lis. Je dors. Je forum.

Coloc rentre. C'est bientôt l'heure. On va pouvoir manger avant de s'allonger chastement sur le lit. C'est l'heure des Télétubbies ! C'est l'heure des Télétubbies ! En vachement moins mignon et en plus japonais. La journée se termine bien. Demain, c'est le week-end. Une nouvelle semaine où je suis restée péniblement en vie. On verra pour la suivante. Mais l'un dans l'autre, y a pas à tortiller du cul pour chier droit : je vais mieux.
***

Ce texte a été écrit cet été, lors de ma deuxième séance à l'atelier Eveil. J'espère qu'il vous aura plu.

samedi 10 décembre 2016

Jalousie des poires

Pourquoi dit-on des femmes qu'elles se jalousent systématiquement ? Qu'elles se comparent davantage que les hommes ? Qu'une femme va nécessairement en détester une autre, simplement parce que celle-ci est plus jolie ? D'où vient cette supposée jalousie innée des femmes ?

Pour répondre à ces clichés, remontons un peu le temps. Au Grand Siècle, si les femmes étaient un peu plus indépendantes que pendant l'ère victorienne, ce n'était pas pour autant la panacée. La propriété était alors essentiellement masculine. Les femmes mouraient jeunes, souvent en couches. Aussi, au sein de familles recomposées, se posait la question du partage des ressources entre nouvelles épouses et enfants de précédents lits.

Là-dessus, le peu de pouvoir que possédait la gent féminine reposait sur la sphère domestique. Jusqu'au 18e siècle, une femme était entre autres guérisseuse, couturière, laitière, paysagiste, éducatrice, comptable, parfois vendeuse, bras droit de son mari/père/frère ou éventuellement de sa mère. Avec la fin de l'époque mercantile et les balbutiements de l'ère capitaliste, s'opéra une division sexuelle des tâches, où les femmes se virent peu à peu privées de leurs prérogatives. Les guérisseuses et sage-femmes se reconvertirent peu à peu dans le bois de chauffage pour chasseurs de sorcières, tandis que ces messieurs de l'académie s'estimaient plus à même d'exercer à leur place. Les intellectuelles devinrent des bas bleus décriés comme hérésie, les cerveaux développés seyant si peu aux femmes. La femme idéale, bourgeoise, devait être pâle, malade, fragile, belle, ce qui devait la couper du monde. Prête à tous les sacrifices, désintéressée, mais trop diaphane pour en faire trop. La pauvresse, la travailleuse devait également être altruiste et ne penser à elle qu'en dernier recours. Après avoir trimé dans les champs, puis plus tard à l'usine, elle devait s'occuper d'enfants et maris. Il lui restait donc peu de temps pour taper la discute à la voisine.



A vrai dire, de la Révolution au milieu du 20e siècle, pour la classe populaire, une femme oisive était nécessairement de mauvaise vie, puisqu'elle avait le temps de bavasser, peut-être même avec des hommes. Une femme paresseuse amenait le vice. Aussi, devait-elle constamment être occupée, Gardant les moutons en tricotant, racontant des histoires le soir auprès du feu en reprisant des vêtements. Les seuls moments de sociabilité féminines étant aux saisons, soit deux fois par an, lorsque toutes les femmes du village se réunissait pour laver le linge.

Au sein de la noblesse et de la bourgeoisie, les grandes amitiés féminines étaient néanmoins encouragées jusqu'à la seconde moitié du 19e siècle. Elles faisaient pendant aux grandes amitiés masculines. Puis, à l'ère du social-darwinisme, elles furent décriées comme la porte ouverte au lesbianisme, réel danger renforçant la dégénérescence évolutive de la femme, alors que seuls les hommes blancs cisgenres continuaient à évoluer. En dehors des classes populaires qui n'avaient guère d'autre choix que la colocation pour se loger, deux femmes seules, c'était louche. Une femme bien sous tout rapport devait donc s'isoler des autres.

Et est venue l'idée de lafâme exceptionnelle. Oh, elle n'est pas complètement neuve, puisqu'au Moyen-Âge déjà, il y avait les filles d’Ève nécessairement mauvaises, liées au péché originel et la Sainte Vierge Marie, chaste parmi les chastes, pure parmi les pures, l'Exception rédemptrice. L'idée de pureté absolue de la femme honorable et sacrificielle était très forte dans la seconde moitié du 19e siècle. A persisté jusqu'à aujourd'hui l'idée que toutes les femmes sont des pouffes, des putes, des salopes, des peaux de vache, sauf ma sœur ou ma mère, éventuellement ma copine. Elles sont le symbole de lafâme, maternelles et altruistes. Et qui ne peut montrer patte aussi blanche que Marie va nécessairement envier la perfection des autres. Car existe alors l'idée que la normalité réside dans cette perfection. Encore de nos jours, toute une chacune s'imagine être complètement à la ramasse par rapport aux autres : il y a les mères parfaites, les carrières parfaites, les beautés parfaites, les intelligences parfaites, le tout parfois regroupé en une seule et même personne, et soi, imparfaite.


La révolution des mœurs de la fin des années 1960 a signé le retour de l'approbation des grandes amitiés féminines, mais reste un petit problème : il n'y aurait pas de bro code au féminin, ne serait-ce que parce que les femmes n'auraient pas les mêmes références geek ou marrantes. Naturellement, cette idée est de la chitte en boule, puisque de Dirty Dancing à Gilmore Girls en passant par Disney, il y a tout un pan de la pop culture que de nombreuses femmes consomment différemment que certains hommes. Ce d'autant plus que la normalisation du bro code date de l'apparition du sitcom How I Met Your Mother.

Au Japon, s'il y a jalousie entre femmes dans la fiction ET dans la réalité, les hommes ne sont pas en reste. Pourtant, le Japon n'est de loin pas le pays le plus féministe du monde, mais l'excellence est requise quelle que soit le genre. L'idée qu'une saine compétition ne puisse être que masculine est beaucoup moins forte. Les hommes aussi se tirent dans les pattes – il n'est néanmoins pas faux qu'ils tirent plus volontiers à boulets rouges sur leurs collègues féminines, surtout si elles ont de bons résultats. Et pourtant, en Europe, toute association entre femmes ne pourrait être qu'un nid de vipères hyper compétitives.

Ben non, c'est pourri partout en fait, pas besoin d'avoir inventé la machine à courber les bananes pour le comprendre. Il y a des boîtes entre femmes où l'ambiance laisse à désirer comme ce peut être le cas entre hommes, et l'inverse est vrai aussi. Seulement, dans un monde où le plafond de verre a encore de beaux jours devant lui, une femme, pour prouver ses compétences et son ambition doit mettre ses gants en peau de vache pour se faire respecter, ce qui provoque l'incompréhension. Trop sympa et c'est la porte aux réflexions peu professionnelles et à l'absence d'augmentation.

La cup est pleine

De nombreuses femmes elles-mêmes ont intériorisé le fait qu'un monde de femmes est la condition nécessaire et suffisante pour être bouffée tout cru par Satan. Mais je pense que la formation de ce cliché est fortement due à l'histoire des relations sociales entre femmes d'une part, et entre femmes et hommes d'autre part. Une femme bien est une exception, et l'enfer, c'est les autres.

mercredi 7 décembre 2016

Poing final

Acheter, acheter, acheter. Consommer est au soubassement du système capitaliste. Davantage que produire, ce qui peut paraître paradoxal. En principe, dans un système parfait, la production devrait automatiquement s'aligner sur la consommation, le tout décidant des prix. Une surproduction entraînerait une baisse des prix pour écouler des stocks. Or, il est bien entendu que le capitalisme n'est pas parfait. Tous les effets secondaires tels qu'exploitation allant à l'encontre des droits humains, souffrance animale, pollution, baisse de la biodiversité et j'en passe ne sont traités que comme des externalités au système. De la poussière que l'on balaie sous le tapis en espérant que personne ne s'en aperçoive. La consommation devient un droit, et la surproduction son corollaire. Tant pis pour les dégâts occasionnés.

En cette période de l'Avent, nous arrivons au summum de la consommation. Consommer, de nos jours, c'est non seulement une question de statut, donc de classe, mais aussi sur une note moins triste, pour se faire plaisir. Que ces petites chaussures sont mouquettes, ce rouge à lèvres m'ira à la perfection. Cette voiture allie confort à puissance, ce téléphone me permettra de prendre de meilleures selfies. A Noël, le plaisir se déplace sur les autres. L'altruisme est une forme extrêmement subtile d'égoïsme. Consommer pour voir les sourires de notre entourage. Merci, ce pyjama en pilou est exactement ce dont je rêvais. Oh, Pokémon Soleil et Lune, c'est génial ! Oh, le coffret collector de la filmographie de Hitchcock, tu n'aurais pas du !




Les magasins sont contents, le porte-monnaie tire la gueule. Il a nourri la croissance. Il a socialement bien travaillé. On est quelqu'un. On est, donc on consomme. C'est triste. C'est triste que consommer soit insoutenable pour l'environnement. C'est triste, mais c'est comme ça. Nous en avons trop fait et devons faire en sorte de ne plus viser la croissance à tout pris. Nous devrions consommer un maximum d'une planète par an, pas les presque deux que nous bouffons actuellement. Nous avons le droit de nous faire plaisir, mais pas au détriment de la justice sociale, de la nature.

Ce qu'il nous faut, c'est un nouveau système économique, et surtout un nouveau cadre. Nous avons tendance à tout lire à l'aune de l'économie. Le fait que le vocabulaire économique se déverse dans d'autres domaines (médical, administratif) en est un symptôme. C'est l'erreur que Bernie Sanders a faite en estimant que les électeurs de Trump l'ont choisi sur la seule base de leur mal-être économique, et pas sur une crise des valeurs et de la peur de l'homme blanc cisgenre hétérosexuel s'imaginant être évincé par des minorités. Au-delà de la fin programmée du système capitaliste sous sa forme actuelle proche des idées de Ricardo, c'est d'un réel nouveau paradigme dont nous avons besoin. Le laisser-faire ne fonctionne pas. Le marché est manchot. Il n'y a pas de main invisible. Il nous faut un réel partage des ressources. L'accès à l'eau potable comme droit fondamental. La nature n'est pas une marchandise, elle est notre lieu de vie, même en ville. Le communisme tel que pratiqué par l'URSS ne fonctionnait pas, trop autoritaire. Il ne peux pas y avoir de solution économique sans libération des mœurs et acceptation des spécificités de l'autre. Sans enfermer dans des castes immuables, comme un certain conservatisme naturalisant la reproduction sociale le désirerait.

Avant tout, pour changer, il faut que la consommation ne soit pas au centre de nos existences. Il nous faut changer de point de vue, et ne regarder l'économie que comme un pan de notre vie. Pas le pan principal. Dans un monde où le travail est voué à disparaître à moyen terme, c'est aberrant. Les relations sociales, l'environnement, la justice sont tout aussi important, sinon tout.

samedi 3 décembre 2016

Sommeil sombre

Il est 4h. L'heure de se réveiller. Dans un autre pays. Loin, très loin. Mais pas ici. Le soleil estival n'est pas encore levé. Et moi, comme un con, je suis déjà debout. A moitié éveillé, en diagonale, tel un zombie. Je suis fatigué. Épuisé. Je n'aime pas le matin. 4H est une heure déraisonnable pour aller se coucher, même quand elle fait sens. Elle l'est encore plus pour passer de trépas à vie. J'aime la petite mort du sommeil. L’absolue jouissance de l'annihilation des sens. J'aime l'inconscience, la folie des rêves. J'aime leur divertissement. Je pourrais néanmoins m'en passer pour le noir complet. L'absolue certitude du néant. Le bien-être. L'absence d'être. La fuite du temps.

Je pourrais passer ma vie à dormir. Heureux le comateux ! Je pourrais dormir encore et encore, d'un sommeil éternel. Noir. Profond. Puissant. Un sommeil ensablé. Un sommeil encroûté. Imperturbable. Inexpugnable. Une lame de nuit. Tranchante, transcendant le temps, l'ennui, la vie. Je voudrais dormir, toujours. L'absence de vie, le choix. Un choix renouvelé quotidiennement, à la fin du jour.

Je ne suis pas du matin. Je n'existe pas le matin. Jamais. Pas si j'ai le choix. Je hais les contraintes m'obligeant à l'éveil. Mais 4h, c'est de la torture. Autant faire nuit blanche.

Je suis fatigué. Encore ensommeillé. De cette rouille qui m'accompagne chaque jour, à tout moment de toute heure. J''attends l'heure de me coucher. L'heure de faire la sieste. L'heure d'avoir le pouvoir de faire avancer la journée, les yeux fermés.

J'attends.

Et le temps s'égrène lentement. Par nanoseconde. Oppressant. C'est la vie. C'est ce que je refuse de choisir. C'est lent. Implacable. Pénible. Sans répit, quand l’œil est ouvert. Sans pitié aucune. Sans âme. Pis que la mort. Le temps, c'est l'oubli. Tout s'érode, s'efface, s'affadit, blanchi par la lumière. C'est la vie. Mortelle. Terrible. Implacable. L'oubli par négation. Un fade-off.

Le sommeil, c'est l'oubli positif, volontaire, actif, où l'on s'efface pour mieux ressentir l'absence. La forme ultime de méditation, de spiritualité. Une religion unique, un art de vivre qui dépasse les frontières de la vie. Un sommeil sain, vigoureux, profond. Un sommeil sans fin. Sans fond. L'oubli de soi. Parfait. Sans peur, sans crainte. Sans douleur, sans souffrance. La plénitude. La perfection. Le bonheur. Une pause. Une respiration. Une halte. Un besoin. Le sommeil préserve de la folie. Des humains et de la sienne propre. Il protège. Il entoure. Il englobe. Il engloutit. Il happe, avale, gobe.

A la fin, c'est lui qui gagne. 




Ce texte a été écrit lors d'une des séances de l'atelier éveil, dont je parle ici.