mercredi 28 décembre 2016

Conte de faits

Trois jours étaient passés depuis que la fée avait avorté. Le courageux fétaud s'en était allé. La courageuse fée s'était débarrassée des traces de son passage. Mais dans un autre monde, celui où de mort et de sang un être fée était né, que se serait-il passé ?


La fée aurait tué deux humains, se nourrissant de leurs vies pour la donner. Deux enfançons, fée et fétaud. Ils auraient eu un nom, un pouvoir. Les deux humains auraient laissé un trou dans la trame. Peut-être avaient-ils été bons, auquel cas le monde s'en serait trouvé plus terne, daltoniens. Peut-être des familles déchirées, des amis éplorés, des partenaires délaissés. Peut-être avaient-ils été mauvais, la moelle en putréfaction, une démangeaison purulente sur la face du monde. Peut-être. Lors, leur disparition aurait été un soulagement. Pour les femmes. Pour les hommes. Pas pour les fées. Les Belles Gens vivent en-dehors de la déliquescence humaine. Les fées n'en auraient même pas haussé le sourcil.


Dans ce monde modifié, par échange d'âmes, deux êtres immortels auraient existé. Les enfants de la fée. Ils auraient grandi, mangé, appris. Facétieux, comme les Feux Follets. Ils auraient aimé, comme le peuple fée le fait. Passionnément, aveuglément. Se seraient-ils entichés d'humains, menant un sang impur dans la Sylve ? Auraient-ils jeté leur dévolu sur un autre peuple, se débattant dans un amour impossible ? Auraient-ils choisi la solution la plus simple, l'endogamie ? Mieux encore, le célibat ? Peu probable, si cruel qu'il soit, le Peuple Fée est fait pour aimer. Possessivement, exclusivement.


Quelques années auraient passé. Une peccadille. Un siècle tout au plus. Devenus adultes, les deux êtres fées auraient commencé à penser à leur légende. Tant de hauts faits à produire pour que le monde se souviennent d'eux. Tant de symphonies, de chansons, de pièces, de jeux à inventer. Tant d'espoir, d'envies, de rêves. A démonter.


Les fées sont belles, mais leur cœur est noir. Elles sont vaniteuses, dédaigneuses, orgueilleuses. Qu'auraient-elles détruit ? Du matériel, en laissant des guerres nourricières s'emparer des humains ? Des vies pour des vies ? A l'immatériel, aux idées ? Se seraient-elles imposées comme créatures à adorer ? Seraient-elles devenues sacrées, malgré leur vilenie ? Une religion noire, de souffrance et d'agonie.


Ces fées, au final, se seraient-elles intéressées à moins solides qu'elles ? N'auraient-elles pas plutôt profité de révolutionner le système fée ? Seraient-elles devenues impératrice et empereur ? Dictatrice et dictateur ? Reine et roi ? Comtesse et comte ? Simples badauds ?



Quel aurait été leur destin, furent-elles nées ? Mais la fée avait avorté. Elle avait saigné ce précieux ichor que les fées n'aiment guère verser. Au sommet de la pyramide, on regarde les étages inférieurs se déliter. Et d'un bond majestueux, on évite l'effondrement. La fée était prête. Elle se leva et banda son pouvoir. C'est elle qui brisera le monde. 





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Ce texte a été écrit lors d'un atelier d'écriture Eveil.

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