samedi 10 décembre 2016

Jalousie des poires

Pourquoi dit-on des femmes qu'elles se jalousent systématiquement ? Qu'elles se comparent davantage que les hommes ? Qu'une femme va nécessairement en détester une autre, simplement parce que celle-ci est plus jolie ? D'où vient cette supposée jalousie innée des femmes ?

Pour répondre à ces clichés, remontons un peu le temps. Au Grand Siècle, si les femmes étaient un peu plus indépendantes que pendant l'ère victorienne, ce n'était pas pour autant la panacée. La propriété était alors essentiellement masculine. Les femmes mouraient jeunes, souvent en couches. Aussi, au sein de familles recomposées, se posait la question du partage des ressources entre nouvelles épouses et enfants de précédents lits.

Là-dessus, le peu de pouvoir que possédait la gent féminine reposait sur la sphère domestique. Jusqu'au 18e siècle, une femme était entre autres guérisseuse, couturière, laitière, paysagiste, éducatrice, comptable, parfois vendeuse, bras droit de son mari/père/frère ou éventuellement de sa mère. Avec la fin de l'époque mercantile et les balbutiements de l'ère capitaliste, s'opéra une division sexuelle des tâches, où les femmes se virent peu à peu privées de leurs prérogatives. Les guérisseuses et sage-femmes se reconvertirent peu à peu dans le bois de chauffage pour chasseurs de sorcières, tandis que ces messieurs de l'académie s'estimaient plus à même d'exercer à leur place. Les intellectuelles devinrent des bas bleus décriés comme hérésie, les cerveaux développés seyant si peu aux femmes. La femme idéale, bourgeoise, devait être pâle, malade, fragile, belle, ce qui devait la couper du monde. Prête à tous les sacrifices, désintéressée, mais trop diaphane pour en faire trop. La pauvresse, la travailleuse devait également être altruiste et ne penser à elle qu'en dernier recours. Après avoir trimé dans les champs, puis plus tard à l'usine, elle devait s'occuper d'enfants et maris. Il lui restait donc peu de temps pour taper la discute à la voisine.



A vrai dire, de la Révolution au milieu du 20e siècle, pour la classe populaire, une femme oisive était nécessairement de mauvaise vie, puisqu'elle avait le temps de bavasser, peut-être même avec des hommes. Une femme paresseuse amenait le vice. Aussi, devait-elle constamment être occupée, Gardant les moutons en tricotant, racontant des histoires le soir auprès du feu en reprisant des vêtements. Les seuls moments de sociabilité féminines étant aux saisons, soit deux fois par an, lorsque toutes les femmes du village se réunissait pour laver le linge.

Au sein de la noblesse et de la bourgeoisie, les grandes amitiés féminines étaient néanmoins encouragées jusqu'à la seconde moitié du 19e siècle. Elles faisaient pendant aux grandes amitiés masculines. Puis, à l'ère du social-darwinisme, elles furent décriées comme la porte ouverte au lesbianisme, réel danger renforçant la dégénérescence évolutive de la femme, alors que seuls les hommes blancs cisgenres continuaient à évoluer. En dehors des classes populaires qui n'avaient guère d'autre choix que la colocation pour se loger, deux femmes seules, c'était louche. Une femme bien sous tout rapport devait donc s'isoler des autres.

Et est venue l'idée de lafâme exceptionnelle. Oh, elle n'est pas complètement neuve, puisqu'au Moyen-Âge déjà, il y avait les filles d’Ève nécessairement mauvaises, liées au péché originel et la Sainte Vierge Marie, chaste parmi les chastes, pure parmi les pures, l'Exception rédemptrice. L'idée de pureté absolue de la femme honorable et sacrificielle était très forte dans la seconde moitié du 19e siècle. A persisté jusqu'à aujourd'hui l'idée que toutes les femmes sont des pouffes, des putes, des salopes, des peaux de vache, sauf ma sœur ou ma mère, éventuellement ma copine. Elles sont le symbole de lafâme, maternelles et altruistes. Et qui ne peut montrer patte aussi blanche que Marie va nécessairement envier la perfection des autres. Car existe alors l'idée que la normalité réside dans cette perfection. Encore de nos jours, toute une chacune s'imagine être complètement à la ramasse par rapport aux autres : il y a les mères parfaites, les carrières parfaites, les beautés parfaites, les intelligences parfaites, le tout parfois regroupé en une seule et même personne, et soi, imparfaite.


La révolution des mœurs de la fin des années 1960 a signé le retour de l'approbation des grandes amitiés féminines, mais reste un petit problème : il n'y aurait pas de bro code au féminin, ne serait-ce que parce que les femmes n'auraient pas les mêmes références geek ou marrantes. Naturellement, cette idée est de la chitte en boule, puisque de Dirty Dancing à Gilmore Girls en passant par Disney, il y a tout un pan de la pop culture que de nombreuses femmes consomment différemment que certains hommes. Ce d'autant plus que la normalisation du bro code date de l'apparition du sitcom How I Met Your Mother.

Au Japon, s'il y a jalousie entre femmes dans la fiction ET dans la réalité, les hommes ne sont pas en reste. Pourtant, le Japon n'est de loin pas le pays le plus féministe du monde, mais l'excellence est requise quelle que soit le genre. L'idée qu'une saine compétition ne puisse être que masculine est beaucoup moins forte. Les hommes aussi se tirent dans les pattes – il n'est néanmoins pas faux qu'ils tirent plus volontiers à boulets rouges sur leurs collègues féminines, surtout si elles ont de bons résultats. Et pourtant, en Europe, toute association entre femmes ne pourrait être qu'un nid de vipères hyper compétitives.

Ben non, c'est pourri partout en fait, pas besoin d'avoir inventé la machine à courber les bananes pour le comprendre. Il y a des boîtes entre femmes où l'ambiance laisse à désirer comme ce peut être le cas entre hommes, et l'inverse est vrai aussi. Seulement, dans un monde où le plafond de verre a encore de beaux jours devant lui, une femme, pour prouver ses compétences et son ambition doit mettre ses gants en peau de vache pour se faire respecter, ce qui provoque l'incompréhension. Trop sympa et c'est la porte aux réflexions peu professionnelles et à l'absence d'augmentation.

La cup est pleine

De nombreuses femmes elles-mêmes ont intériorisé le fait qu'un monde de femmes est la condition nécessaire et suffisante pour être bouffée tout cru par Satan. Mais je pense que la formation de ce cliché est fortement due à l'histoire des relations sociales entre femmes d'une part, et entre femmes et hommes d'autre part. Une femme bien est une exception, et l'enfer, c'est les autres.

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